Portraits croisés des Trampers du Te Araroa

Les randonneurs qui marchent sur le sentier du Te Araroa sont appelés Trampers. Depuis notre départ de Cape Reinga le 27 août 2015, nous en avons rencontré quelques-uns. Qui sont ces voyageurs au long cours qui ont choisi de traverser à pied un pays sur plusieurs milliers de kilomètres? Pourquoi voyagent-il de cette façon? Que recherchent-ils à travers cette aventure? Voici les questions que nous nous sommes posées et auxquelles nous avons tentées de répondre en allant à la rencontre des Trampers croisés en chemin.

Si l’on dressait le portrait du Tramper du TA moyen, il s’agirait d’un individu masculin, ayant moins de 25 ans ou plus de 55 ans, sportif confirmé, et qui voyage seul. Les nationalités les plus représentées sont la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis, et l’Australie. Dans l’île du Nord, nous avons rencontré quatre randonneurs qui correspondaient à ce profil. Hugh Crawford, américain de 59 ans, dont vous pouvez découvrir l’interview et les photos ci-dessous, est un tramper que nous avons croisé de nombreuses fois. Comme la plupart des américains qui se lancent sur le TA, il a déjà parcouru plusieurs treks longue distance dans son pays (Sentier des Appalaches, Pacific Crest Trail, Continental Divide Trail). Depuis notre arrivée sur l’île du Sud, nous avons fait la connaissance d’une vingtaine d’autres trampers. En effet, beaucoup choisissent de marcher seulement dans le sud du pays, notamment la section entre le Queen Charlotte Track et Arthur’s Pass, réputée comme étant la plus spectaculaire. Ce ne sont donc pas à proprement parler des Thru-Hikers, nom qui désigne ceux qui marchent l’intégralité du parcours et dont nous faisons partie. Ces derniers sont en réalité très peu nombreux. Pour l’instant, d’après notre petite enquête, moins de 20 % des effectifs. L’année dernière, le site officiel du Te Araroa a enregistré 200 randonneurs parcourant une partie ou tout le sentier.

Hugh Crawford

Hugh Crawford

Signe particuler des Thru-Hikers : ce sont souvent des adeptes de la M.U.L. Non, ça ne veut pas dire qu’ils aiment voyager avec un compagnon équidé… La M.U.L. ou Marche Ultra-Légère est une évolution de la randonnée qui consiste à optimiser au maximum le poids de son sac à dos. L’objectif de cette pratique est de profiter de la légéreté pour aller plus loin et pendant plus longtemps en autonomie. C’est le varappeur Ray Jardine qui a popularisé la randonnée ultralégère en 1992 en marchant sur le Pacific Crest Trail de cette façon. Dans son ouvrage, The PCT Hiker’s Handbook, il pose les bases techniques destinées au randonneurs ultra-légers. Cela s’applique bien-sûr à merveille à la marche au long cours. Le site internet français Randonner Léger donne toutes les infos nécessaires sur le concept et fourmille de conseils sur le forum dédié. Nous avons rencontré sur le Te Araroa des « radicaux » de ce mouvement. Pour chaque équipement, ils ont réfléchi et optimisé au maximum l’encombrement et le poids. Pour le sac-à-dos, par exemple, on retire la tête du sac, on défait l’armature du dos, on coupe chaque sangle inutile ou qui dépasse. La tente est remplacée par un abri type « Tarp », une toile tendue grâce aux bâtons de marche. Le réchaud est souvent à bois ou à alcool, fabriqué soi-même avec des canettes en métal. On enlève les pointes métalliques des bâtons de marche. Les chaussures montantes classiques sont délaissées au profit de chaussures type trail. Les adeptes de la M.U.L. portent aussi en général très peu de nourritures avec des rations qui sont, d’après ce que nous avons observé, environ la moitié de celles que nous consommons. En moyenne, ils marchent sur des étapes longues souvent 10-12 heures de marche avec une moyenne autour de 30 km par jour. La recherche de performance physique est le principal moteur de certains. Hugh Crawford vient de boucler le TA en 103 jours. Nous devrions mettre 150 jours pour arriver à Bluff (pauses inclues).  Pourtant vous le verrez, Hugh vit cette aventure avec une grande profondeur de réflexion et ne semble pas du tout obsédé par les records. D’autres trampers masculins solitaires, souvent les moins de 25 ans, sont par contre des compétiteurs acharnés et se targuent volontiers, dès les premières minutes de discussions, d’avoir réalisé telle ou telle étape en un temps record. Plutôt adeptes du voyage à pied pour justement favoriser la lenteur du déplacement et jouir de tous les bienfaits que procure ce ralentissement de nos vies, cela nous laisse un peu perplexes. Avec Pedro, nous ne sommes pas pour autant des M.U.L.E.T., Marcheurs Ultra-Lourds et Têtus, pour reprendre la formule d’un journaliste du magazine Carnets d’Aventures mais plutôt des M.L., Marcheurs Légers ce qui pour nous est déjà pas mal. Nous avons choisi chaque équipement en réfléchissant à son utilité et à son poids et surtout en ne perdant pas de vue que l’essentiel est de vivre en pleine nature et d’admirer le paysage, le matériel est un moyen, pas une fin en soi. Il y a des compromis à faire entre utilité/plaisir/sécurité/confort. Après 8 mois de voyage à pied et à cheval, nous estimons avoir trouvé l’équilibre qui nous correspond.

Lena et Sophie

Lena, randonneuse allemande et Sophie

Mais rassurez-vous, il y a aussi quelques femmes sur le Te Araroa. Nous avions notamment marché dans les Richmond Ranges avec la benjamine de la promotion TA 2015-2016, Jess, australienne, 18 ans tout juste. Vous découvrirez son interview vidéo à la fin de cette article. Les Trampers féminines ont de la trempe. Comme Jess, ce sont souvent des jeunes femmes encore étudiantes qui ont décidé de se lancer un défi en solitaire. Elles sont moins dans la performance physique que leurs homologues masculins. Cela se voit dans leurs sacs-à-dos, plus remplis, leur nourriture, plus raffinée, leurs chaussures et leurs équipements, plutôt typés montagne. Souvent, elles ont été initiées à la marche depuis le plus jeune âge avec leur famille. Elle aiment la compagnie et forment souvent des binômes temporaires avec d’autres trampers, plus particulièrement dans les sections réputées délicates.

Jess en pause dans la montée du petit Rintoul

Jess en pause dans la montée du petit Rintoul

Jess à la fin des Richmond Range

Jess à la fin des Richmond Range

Et les couples, me direz-vous? Et bien, nous n’en avons rencontré qu’un seul, il y a quelques jours de cela après plus de 4 mois sans en avoir croisé aucun, deux jeunes américains agés de 25 ans environ. Marcher sur une longue distance en couple (il y a d’ailleurs en kiosque ce mois-ci un excellent dossier à ce sujet dans le dernier numéro de Carnets d’Aventures N°42), ce n’est pas si commun. On ne partage pas toujours, en effet, la même passion pour l’aventure, la vie en pleine nature et la randonnée. Voyager seul à pied donne plus de libertés sans-doute : choix du rythme, longueur des étapes, prise de risque, niveau de confort. A deux, on doit tout partager, il faut beaucoup d’écoute, de bienveillance et de coopération. La performance physique est au second plan. On marche à deux pour se découvrir l’un l’autre et grandir ensemble. On vit cette expérience avec le sentiment de sceller la relation dans des moments intenses, authentiques et sans artifices. On se confronte volontairement à des moments plus difficiles, quitte à se déstabiliser un peu, en sachant que surmonter ensemble ces épreuves renforcera la confiance et la cohésion.

Vous l’aurez compris, il y a autant d’individus différents que de façon de vivre le Te Araroa. Comme dit la chanson, chacun sa route, chacun son chemin. Ce qui est sûr c’est que le Te Araroa récompense tous ces aventuriers du sentier bien au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer en se mettant en marche.

Interview d’Hugh Crawford, tramper du Te Araroa (décembre 2015):
Version originale en anglais, traduction made in Voyage En Marche en français en italiques

Pierre and Sophie, guess I got a little carried away with the length of my answer, but here you go:

Pierre et Sophie, je suppose que je me suis un peu laissé emporter avec la longueur de ma réponse, mais allons-y:

T. Hugh Crawford, Associate Professor of literature at Georgia Institute of Technology, 59 years old
I was born in Virginia (USA), and live in Atlanta, Georgia, (USA)

Three Best Parts of the Trail Experience:
-Hikes—St. Arnaud to Travers Pass
– Small Towns–Puhoi, Geraldine, Wanaka
– The water–mountain streams and rivers

T. Hugh Crawford, professeur agrégé de littérature à Georgia Institute of Technology, 59 ans
Je suis né en Virginie (Etats-Unis), et habite à Atlanta, en Géorgie, (USA)

Hugh, peux-tu nous citer ce que tu as préféré dans le Te Araroa?

– La meilleure partie du sentier : la section de Saint Arnaud vers le col du mont Travers
– Les petites villes : Puhoi, Geraldine, Wanaka
– L’eau :  rivières et torrents de montagne

Hugh, pourquoi marches-tu sur le Te Araroa?

The first answer to the question « why walk? » is because I can, a claim I don’t make lightly. I turned 59 just before starting this particular trek–the Te Araroa in New Zealand–and I am constantly reminded of the need for good health and strength in order to backpack long miles day after day. Some years ago, my orthopedist told me to stop running, but when asked about backpacking he said « no problem, » so I immediately started hiking the Appalachian Trail which is how I got my trail name–Tinman. During that first stretch, I kept having to go back to Atlanta to get injections in my surgically repaired knee, creaking and moaning like my counterpart from Oz. In the years since I have completed the Appalachian Trail, the English Pennine Way, part of the Pacific Crest, and been trekking in the Dolomites and Croatia. To me, walking has never really been about completing tracks. I’m not interested in bragging about hiking the triple crown as if it were a merit badge. Rather walking is a form of living that brings insight, gratitude for certain abilities, all enabled by a resolutely simple encounter with the big outside.

La première réponse à la question «pourquoi marcher? » est parce que j’en suis capable, une raison importante pour moi. Je viens d’avoir 59 ans, juste avant de commencer cette marche au long cours – le Te Araroa en Nouvelle-Zélande – et je me rappelle constamment la nécessité d’être en bonne santé et d’avoir suffisamment de force pour voyager avec un sac à dos jour après jour. Il y a quelques années, mon orthopédiste m’a dit d’arrêter de courir, mais lorsque je l’ai interrogé sur la randonnée, il a dit « pas de problème », donc j’ai immédiatement commencé l’Appalachan Trail, où j’ai été rebaptisé du surnom de Tinman( l’Homme d’Etain, personnage du Magicien d’Oz). Pendant ce premier trek, j’ai dû retourner à Atlanta plusieurs fois pour subir des injections dans le genou, réparé chirurgicalement quelques temps auparavant, grinçant et gémissant comme mon homologue du Magicien d’Oz. Dans les années qui ont suivi le trek des Appalaches, j’ai  aussi randonné sur le English Pennine Way, une section du Pacific Crest Trail, ainsi que dans les Dolomites et en Croatie. Pour moi, la marche ne se résume pas à aligner la réalisation de grands treks. Je ne suis pas intéressé dans le fait de me vanter d’un quelconque tableau d’honneur comme si la liste de trek était un insigne de mérite. La marche est plutôt pour moi une forme de vie qui apporte son lot de connaissances, permet de ressentir de la gratitude, le tout catalysé par une rencontre résolument simple avec la nature.

Long-distance hiking is an experiment in bare life. The echo of Georgio Agamben (Homo Sacer, 1995) here is intentional though, to be clear, my use of « bare » does not signify a legal « state of exception » but instead life outside–outside of society and outside in the world. The need to pack light demands simplification and a constant interrogation about what is necessary. I am carrying things that I have not yet used though I have nearly completed this particular trek–things I probably should have abandoned months ago, but there are also those fundamental bits of equipment that enable living (see pointless essay « Care »). At the same time, being out a long time simplifies your relationship to the natural world. Life becomes bare and elemental: the extraordinary taste of water, palpable morning light, the surface of the earth through your bootsoles, breathing on a mountaintop.

La randonnée sur une longue distance est une expérience de la vie nue. Je fais ici intentionnellement écho à Georgio Agamben (Homo sacer, 1995) . Pour être clair, mon utilisation du « nu » ne signifie pas un « état d’exception » , mais veut plutôt dire « en dehors de la vie » – en dehors de la société et à l’extérieur dans le monde. Le besoin de voyager léger implique une interrogation constante sur ce qui est nécessaire. Je porte des choses dans mon sac que je n’ai d’ailleurs pas encore utilisées bien que j’ai presque terminé ce trek – des choses que j’aurais probablement dû abandonner il y a plusieurs mois, mais il y a aussi des fondamentaux, ces équipements qui permettent la survie (voir essai inutile « Care »). Dans le même temps, vivre à l’extérieur sur une longue période simplifie votre relation au monde naturel. La vie devient nue et élémentaire: le goût extraordinaire de l’eau, la lumière palpable du matin, la surface de la terre à travers la semelle des chaussures, respirer au sommet d’une montagne.

The philosopher Michel Serres noted that the French word for time (temps) is the same as the word for the weather. Walking is fundamentally about temps. Backpackers experience the weather in most of its forms. I rarely check the forecast unless I am going into a particularly treacherous area since I will be out in it whether it is sunny or a storm. On rainy days, I just gear up and start walking. The big outside brings all the subtle shifts of the day, the wind changes, there is a little patch of blue in the sky, or a layering of clouds that signals the breakup of a downpour. In the United States, people speak of climate-controlled environments. They aren’t talking about fixing global warming; they simply mean staying in a heated/air conditioned space completely unaware of weather. Clearly there is nothing particularly virtuous about standing out in a storm. On the Te Araroa I have run from lightning bolts across lowland dykes, fought hypothermia on the edge of the Tongiriro crater, and shivered in knee deep, ice cold stream water on an early morning trek. Rather, being in the weather is part of bare life, of being in the world, and it brings a nuanced sense of what a (your) body can do, and how the world responds.

Le philosophe Michel Serres a relevé le fait que le mot français, temps désigne tout aussi bien la durée (« time » en anglais) que la météo (« weather » en anglais). La marche est fondamentalement une question de temps (ndlr: en français dans le texte). Le marcheur expérimente la météo sous la plupart de ses formes. Je vérifie rarement les prévisions météorologiques à moins que je n’aille dans une zone particulièrement dangereuse, puisque je serais de toutes façons dedans, que ce soit ensoleillé ou la tempête. Les jours de pluie, je m’équipe et commence simplement à marcher. La vie au grand air fait ressentir toutes les modifications subtils du temps au cours de la journée, le vent change, il y a un petit coin de bleu dans le ciel, ou bien une accumulation de nuages ​​qui signale bientôt l’arrivée d’une averse. Aux États-Unis, les gens ont l’habitude de vivre dans un environnement où la température est toujours maîtrisée. Ils ne parlent pas de limiter le réchauffement climatique; ils restent simplement dans un espace chauffé / climatisé complètement inconscients de la météo. Clairement, il  n’y a rien de particulièrement vertueux à propos de du fait de se trouver dehors dans une tempête. Sur le Te Araroa, j’ai couru à travers la plaine sous les éclairs, j’ai combattu l’hypothermie sur le bord du cratère Tongariro, et frissonné, traversant des cours d’eau glacés avec de l’eau jusqu’au genou au petit matin. Au contraire, vivre avec le temps fait partie de l’essence de la vie (la vie nue), de notre vie sur ce monde, et cela apporte un sentiment nuancé sur ce qu’un (votre) corps peut faire, et comment le monde réagit.

Of course weather is not just a daily experience–it is also seasonal which is where time clearly comes into play. Earl Shaffer, the first Appalachian Trail thru hiker, described his experience in a book called Walking with Spring, the title signaling the seasonal nature of his hike (and the time-frame most AT hikers continue to follow). My Te Araroa blog is called « South with Spring » in acknowledgement of Shaffer and to mark the same seasonal tactic in the Southern Hemisphere. The time of hiking–daily, monthly, seasonally– is the heart of walking. With long-distance hiking, your body gets into a particular rhythm, generally waking at the same time, getting hungry at specific points in the day, and exhausted at the end. Then there is just the pure walking itself which takes on its own temporality governed not by a clock but by the pendulums that are your legs, marching out a pace, a time, a day, a season. I started the Te Araroa in early spring when the days were short. A good hiking day generally requires more than 12 hours of daylight, so I would find myself waking in the dark and packing up waiting for first light, learning that greeting the dawn is an exquisite element of the big outside. Walking across the seasons is a subtle experience. Unlike home-dwellers who often express surprise at the seemingly sudden appearance of spring or fall, walkers have been noting fine-grained temporal variations daily, the slow budding of plants, feeling days begin to stretch out, watching the sun linger longer on the horizon.

Bien sûr, la météo n’est pas seulement une expérience du quotidien – il est aussi question de la saisonnalité, où le temps est clairement en jeu. Earl Shaffer, le premier randonneur ayant traversé l’Appalachian Trail a décrit son expérience dans un livre intitulé Marcher avec le Printemps, le titre soulignant la nature saisonnière de sa randonnée (et la fenêtre saisonnière que la plupart des randonneurs de l’AT continuent à suivre). J’ai appelé mon blog sur le Te Araroa «South with Spring» en référence à Shaffer et pour mettre en évidence que j’utilise la même tactique en fonction des saisons dans l’hémisphère sud. Le temps de la randonnée – jour, mois, saison – est le cœur de la marche. Avec la randonnée sur de longue distance, votre corps entre dans un rythme particulier, généralement en se réveillant à la même heure, en ayant faim à des moments spécifiques dans la journée, et épuisé à la fin. Ensuite, il y a juste la marche en elle-même qui possède sa propre temporalité, non régie par une horloge, mais par les pendules que sont vos jambes, marchant sur un rythme, un temps, un jour, une saison. J’ai commencé le Te Araroa au début du printemps quand les jours étaient courts. Une bonne journée de randonnée nécessite généralement plus de 12 heures de lumière du jour, et je devais me réveiller dans l’obscurité et ranger mon équipement en attendant les premières lueurs du jour, apprenant que saluer l’aube est un élément exquis de la vie au grand air. Marcher à travers les saisons est une expérience subtile. Contrairement aux sédentaires qui sont souvent surpris par l’arrivée en apparence soudaine du printemps ou de l’automne, les marcheurs au long cours ont été averti par les fines variations temporelles quotidiennes, le bourgeonnement lent des plantes, la sensation des jours qui commencent à s’allonger, en regardant le soleil s’attarder plus longtemps sur l’horizon.

Walking with a backpack, day in and day out, also brings a different relationship to your  body. We are accustomed to thinking of our bodies as close, as fundamental to daily life, but actually our experience of corporality can be quite distant. By staying out of the weather and living within industrial time, bodies become objects to be observed in the mirrors on the gym wall rather than occupied as our first-form materiality. Backpacking brings with it a constant inventorying of your body, monitoring hot spots on feet, nutrition needs, and tight muscles. It also brings transformation. Out in the bush, it is virtually impossible to consume as many calories as you are burning (the good news is that long-distance hikers can eat all the ice cream they want). Although the time varies, most people experience significant late afternoon energy drops after tramping a few weeks, the result of having burned off most stored body fat. Initially it is a phenomenon hard to recognize, but after several long treks, the symptoms are familiar, and the only choice is to eat more food (which means carrying a heavier pack). Clothes fit differently as general body shape changes, and transformed vascularization brings out veins that once were hidden. But true nearness to your body comes from experiencing what it can do, how walking in the big outside involves a constantly shifting surface bringing rapid micro-adjustments to stride and foot placement. These are cognitively complex gestures that, on consideration, can only be marveled at. We have a tendency to regard thought as some « higher order » cognition while walking is a simple internalized gesture, but that is to forget the amount of time it took for each of us to learn to walk. It is a neuronally intensive process at least on a par with learning mathematics or composing a poem.

Marcher avec un sac à dos, dehors, jour après jour, apporte aussi une relation différente à son corps. Nous sommes habitués à penser à la proximité de notre corps, comme quelque chose de fondamental à la vie quotidienne, mais en fait, notre expérience de la corporalité est souvent très éloignée de la réalité. En restant distant des aléas météo et en vivant dans le monde moderne, les corps deviennent des objets à observer dans les miroirs sur le mur du gymnase plutôt que d’être véritablement occupés comme notre forme matérielle. Randonner amène à un constant inventaire de son corps, surveillance des points chauds sur les pieds, des besoins nutritionnels, et des tensions musculaires. Et entraîne également une transformation. Dans la jungle, il est pratiquement impossible de consommer autant de calories que l’on en brûle ( la bonne nouvelle est que les randonneurs longues distances peuvent manger toute les crèmes glacées qu’ils veulent). Bien que le temps varie, la plupart des gens éprouvent d’importantes baisses d’énergie en fin d’après-midi après avoir marché quelques semaines, résultant d’avoir brûlé la plupart des graisses stockées en réserve. Initialement, c’est un phénomène difficile à reconnaître, mais après plusieurs longues randonnées, les symptômes sont familiers, et la seule issue est de manger plus de nourriture (ce qui signifie transporter un sac plus lourd). Les vêtements se portent différemment à mesure que la silhouette corporelle change, et se transforme par le développement de la vascularisation qui fait ressortir les veines anciennement cachées. Mais la vraie proximité avec son corps vient de l’expérience de ce qu’il peut faire, marcher en pleine nature implique par exemple d’évoluer sur une surface en constante évolution ce qui demande des micro-ajustements rapides pour avancer et placer correctement ses pieds. Ce sont des gestes cognitivement complexes qui, une fois considérés, ne peuvent être qu’admirés. Nous avons tendance à considérer la réflexion comme étant un «ordre supérieur» de la cognition alors que la marche est vue comme un geste simple quasi-automatique, mais c’est d’oublier la quantité de temps qu’il a fallu à chacun de nous pour apprendre à marcher. C’est un processus neurologique intensif que nous devrions placer au moins sur un pied d’égalité avec l’apprentissage des mathématiques ou la composition d’un poème.

The link between walking and thinking runs deep. Evolutionarily our sensorium is optimized for a 3 kph pace which is one reason it is so easy today to be thrilled through technologically induced acceleration. But there is something about a walking pace, particularly in solitude over long hours, days, weeks and months, that enables careful observation and clears a space for thought. While walking, the sensory stream rarely overwhelms. Instead it offers a different, simpler engagement with the material world and our sense of self (which actually cannot be disentangled). The curve of a hill brings back memories of hills climbed in childhood. Unidentifiable smells, or quality of air shifts (heat and humidity variation), or changes in the light are all lures for thought, a thinking uncoupled from distraction (by distraction I mean that which derails a particular line of thought before it has a chance to fully form). Walking is flow, but a flow at some distance from that of television, the Internet or other media forms. The pacing is its own time and quality: the pace of human bodies and human thought which makes me want to recast Descartes’s formula as « I walk, therefore I think. »

Le lien entre la marche et la réflexion est profond. Dans l’évolution, nos sens sont optimisés par un rythme de 3 km/h, raison pour laquelle il est si facile aujourd’hui d’être ravi par l’accélération induite technologiquement. Mais il y a quelque chose à propos du rythme de marche, en particulier dans la solitude pendant de longues heures, des jours, des semaines et des mois, qui permet une observation attentive et libère un espace de réflexion. Pendant la marche, le flux sensoriel est rarement écrasant. Au lieu de cela, il offre une expérience différente, un engagement plus simple avec le monde matériel et la perception de soi (qui effectivement ne peut être détaché). La courbe d’une colline ramène des souvenirs de collines grimpées dans l’enfance. Des odeurs non identifiables, ou la nature des variations de l’air (variations de chaleur et d’humidité), ou des changements de la lumière sont autant de leurres pour la pensée, une pensée découplée de la distraction (par distraction, je veux dire ce qui fait dérailler une ligne particulière de la pensée avant qu’elle ait eu une chance de se former entièrement). La marche est un flux, mais un flux différent de celui de la télévision, de l’Internet ou d’autres formes de médias. Le rythme est son propre temps et sa qualité: le rythme du corps humain et de la pensée humaine qui me donne envie de réinventer la formule de Descartes en «Je marche, donc je pense. »

Addendum: In my blog walkinghome.lmc.gatech.edu there is a category called « Pointless Essays. » I’ve been taken to task about that term, but with it I am trying to signal a practice that is only tangentially related to traditional economies. They in some way resemble academic essays but would have no home in an academic journal. They are part of a blog economy, but my readership is precious and few, so their place in any larger economic system is provisional if not pointless. But there is a relationship between pointlessness and walking–particularly long-distance hiking–which is perhaps quintessentially pointless in a capitalist economy. Now I’m not so naive as to believe that there isn’t a huge industry surrounding walking practices, including outdoor equipment providers, hostellers, national parks, and the media (which of course participates in the manufacture of the very idea of Nature), but the personal act of walking in itself is deliberately non-productive in most economic senses. Long-distance hikers are often marginal participants in traditional economies (see my earlier pointless essay « Just a Bindlestiff »). Perhaps a way to phrase it is to appropriate a term from Kant’s Critique of Judgment: walking is « purposive without purpose. » It is motivated but not rewarded (in a monetary sense). Its world is perhaps best articulated by my favorite economist, Henry David Thoreau, who claimed:  “It is true, I never assisted the sun materially in his rising, but, doubt not, it was of the last importance only to be present at it.” I’m present at that rising. I walk because I cannot stop.

Addendum: Dans mon blog walkinghome.lmc.gatech.edu , il y a une catégorie appelée «Essais Inutiles. » On m’a pris à partie à propos de ce terme, mais avec elle, j’essaie de souligner une pratique qui ne se rattache qu’indirectement aux économies traditionnelles. Cela ressemble en quelques sortes à des essais académiques, mais ils n’auraient pas leur place dans une revue spécialisée. Ils font partie d’un blog sur l’economie, mais mon lectorat est précieux et rare, de sorte que leur place dans un système économique plus large est provisoire sinon inutile. Mais il y a une relation entre l’inutilité et la marche – en particulier la marche au long cours – ce qui est peut-être la quintessence de l’inutile dans une économie capitaliste. Maintenant, je ne suis pas naïf au point de croire qu’il n’y a pas une énorme industrie entourant la pratique de la randonnée, incluant les fabriquants d’équipements, les hôteliers, les parcs nationaux et les médias (ce qui bien sûr participe à la fabrication de l’idée même de la Nature) , mais l’acte personnel de la marche en elle-même est délibérément non-productif dans la plupart des sens économiques. Les marcheurs longue distance sont souvent des participants marginaux dans les économies traditionnelles (voir mon essai inutile « Just a Bindlestiff »). Peut-être une façon d’illustrer cela est de s’approprier une phrase de Kant dans la Critique du Jugement: la marche est «réfléchie mais sans but. » Elle est motivée mais pas récompensée (dans un sens monétaire). Cet univers est peut-être mieux encore dépeint par mon économiste préféré, Henry David Thoreau, qui a affirmé: «c’est vrai, je n’ai jamais aidé le soleil matériellement à se lever, mais, nul doute qu’il était de la dernière importance d’y être présent ». Je suis présent à ce lever. Je marche parce que je ne peux pas arrêter.
A retrouver sur son blog : Hugh Crawford

 Interview de Jessica :

 

 

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