On a marché sur le Te Araroa !

Plénitude

Plénitude

Réflexions sur le voyage à pied

« Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais. » Oscar Wilde

Revenons aux origines de notre projet : qu’est-ce qui nous a poussé à nous lancer dans une marche de plusieurs mois? Pourquoi decide-t-on un jour de traverser un pays à pied ? Cette question nous a été posée de nombreuses fois par les personnes croisées en chemin. Quand les gens se rendent compte que nous voyageons à pied, il y a d’abord une réaction d’étonnement. « You’re mad! » s’exclament-ils bien souvent. Comme si, seule la folie pouvait expliquer que l’on ait l’idée saugrenue de marcher sur une si longue distance. La surprise laisse ensuite place à l’enthousiasme et parfois même aux encouragements ou aux félicitations. Aux yeux des autres, nous sommes certes fous mais des fous dotés d’une certaine bravoure, ce qui dans un sens est louable. Vient ensuite rapidement dans la discussion, le problème du portage du sac à dos qui apparaît comme une épreuve insurmontable pour beaucoup. Nous étions au départ un peu gênés par ces réactions puis devenant chose commune, nous nous y sommes habitués. Après tout, de notre point de vue, nous n’avons pas l’impression d’avoir fait quelque chose d’extraordinaire ou d’insensé. Nous avons juste marché, mis un pied devant l’autre pour atteindre un col, puis un autre col, et encore un autre, jusqu’à parcourir ces 3 300 kilomètres. Nous n’avons pas accompli un exploit. Marcher tout le monde peut le faire.

Plongée dans l'inconnu

Plongée dans l’inconnu

Premiers pas sur le sable de Ninety Miles beach

Premiers pas sur le sable de la Ninety Miles beach

Je marche donc je pense

« Nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au milieu des livres et dont l’idée attend pour naître les stimuli des pages; notre ethos est de penser à l’air libre, marchant, sautant, montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires ou sur les bords de mer, là où même les chemins se font méditatifs. » Nietzsche, Le Gai Savoir.

Les neurosciences nous apprennent que contrairement à une idée reçue nous ne perdons pas de neurones en vieillissant. En effet, il a été mis en évidence que chaque jour de notre vie, 3 000 neurones supplémentaires viennent enrichir davantage la matière grise de notre cerveau. L’image représentant le sage comme un vieillard voûté affublé d’une longue barbe blanche, n’est donc pas si éloignée de la réalité. Ces nouvelles cellules ne demandent qu’à enrichir nos capacités neuro-cognitives. Cependant, la qualité du bain physiologique dans lequel nagent nos neurones, conditionnerait en grande partie leur efficience. L’oxygénation de ce liquide en est le facteur déterminant. Très bien, me direz-vous, mais comment oxygène-t-on correctement son cerveau? En marchant, tout simplement. N’en déplaise aux adeptes d’autres sports plus intenses, c’est bien le rythme régulier et lent de la marche à pied qui procure un apport d’oxygène optimal. Les scientifiques qui se sont penchés sur la question estiment que pour que la marche soit réellement bénéfique à ce niveau, nous devons couvrir une distance d’au moins 5 kilomètres par jour. Dans nos vies actuelles, cela paraît beaucoup. Pourtant, dans sa longue histoire, l’Homme a toujours beaucoup marché. N’oublions pas que sur l’échelle du temps, il a été très majoritairement chasseur-cueilleur. L’humanité n’est devenue sédentaire que très récemment. A la lumière des dernières avancées de la recherche, cette sédentarité est en somme le grand fléau de nos sociétés car elle entraîne un ramollissement des corps et du cerveau. Un adage populaire dit qu’il est bon de partir marcher en forêt pour s’aérer la tête. Finalement, cela est très juste au sens propre comme au sens figuré.

Bien marcher n’est pas très compliqué mais il faut accorder à cette activité toute l’attention qu’elle requiert pour en tirer bénéfice. En cela, aller faire ses courses à pied ou se rendre au travail un casque audio vissé sur la tête, diffèrent complètement d’une marche en pleine nature. La marche se révèle être un formidable moyen de s’ancrer dans l’instant, encore faut-il se rendre disponible au présent. Pour que notre corps exprime pleinement sa verticalité, l’esprit doit demeurer libre. Ainsi, l’énergie du mouvement en avant se transmet du bas vers vers le haut, des pieds vers le cerveau. On pratique la marche en pleine conscience un peu comme on se prépare à une séance de méditation, dans un état mental qui permet d’accueillir les sensations et les pensées. Sans cela, si l’on se déplace par exemple dans la rue, la tête baissée sur son smartphone, les épaules refermées, le regard rivé sur l’écran, nous ne pouvons pas vraiment marcher car nous sommes absents de nous-mêmes. De tous temps, les écrivains ont utilisé les bienfaits de la marche pour développer leur créativité, favoriser l’inspiration et faire émerger de nouvelles idées. Rousseau, Nietzsche ou Rimbaud, pour ne citer que quelques exemples célèbres, marchaient pour réfléchir. D’ailleurs, notre ami, Hugh Crawford, un tramper rencontré sur le Te Araroa, proposait très justement de ré-écrire la célèbre citation « Je pense donc je suis » en « Je marche donc je pense ». Laissons le dernier mot de cette petite digression à Pascal Picq, paléo-anthropologue, auteur d’un ouvrage passionnant, La Marche: Sauver le nomade qui est en nous : « La marche est ce qui a fait le genre Homo depuis plus de 2 millions d’années et elle reste l’activité la plus universelle, et même un art universel pour certains auteurs. La diversité des langues et des cultures s’est construite à pied et, hier comme aujourd’hui, c’est par la marche que tous les humains se reconnaissent à travers le monde, entre les cités et dans les cités, que se conquièrent et se défendent les libertés. La marche ouvre à la fois le chemin et l’esprit, elle est la source de l’empathie envers les paysages, et les autres – les humains. »

La liberté, c'est le chemin

La liberté, c’est le chemin

Contemplation

Contemplation

Se mettre en marche

"N'ayez jamais peur de la vie, n'ayez jamais peur de l'aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d'autres espaces, d'autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît." Henry de Monfreid

Vous l’aurez compris, ce n’est pas la folie qui guide nos pas sur des milliers de kilomètres depuis plusieurs mois. Les raisons qui nous ont amenés à ce projet sont multiples : envie de se mesurer à un défi physique, volonté de privilégier un mode de déplacement lent pour prendre le temps d’observer les paysages, pour aller à la rencontre des gens, pour réfléchir, besoin de vivre en pleine nature… Et puis, il y a ce jour où l’on se lance. Pour nous, l’aventure du Te Araroa a démarré le 26 août à Cape Reinga. Au bout de quelques heures, de quelques jours peut-être, on oublie toutes ces raisons « raisonnables ». La puissance de ce que l’on vit dans l’instant se substitue à toute l’intellectualisation de la démarche. On marche, un point c’est tout. Le Te Araroa, le sentier, d’une certaine façon, s’est imposé à nous, il faut bien le reconnaître. Jour après jour, il nous a façonné, nous livrant à sa mystérieuse alchimie. Marcher plusieurs mois est très différent d’une randonnée d’une ou deux semaines. Le voyage à pied transforme le marcheur en profondeur. Sans devenir un autre, il change tout du moins d’état. A mesure que le temps s’écoule, la marche agit sur le corps et sur l’esprit. La vie nomade fait perdre toutes les habitudes et modifie les repères. « La courte marche ne transforme pas radicalement la personne. La pierre reste brute car pour la tailler, il faut un plus long effort, plus de froid, et plus de boue, plus de faim et moins de sommeil. » Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée.

Le sentier du Te Araroa n’est qu’un sentier, rien de plus. Il monte et il descend. Il est boueux (souvent) et il glisse. Il est marqué de petits triangles oranges. Il est étroit et instable. Il est effacé par endroit et se perd parfois dans la jungle quand un arbre barre le passage. Il demande beaucoup d’efforts, des litres et des litres de sueurs. Il nous fait pester comme de pauvres diables ; nous imaginons même en plaisantant que son concepteur a pris un plaisir sadique à lui faire emprunter des endroits impossibles : lits de rivières, murs végétaux, pente verticale, champs de buissons épineux. Et pourtant, ce petit ruban de terre pas plus large qu’une trentaine de centimètres nous a enseigné la vie.

haie d'honneur pour marcheur courageux

Haie d’honneur pour marcheur courageux

Pedro au-dessus du lac Hawea - Dessin de Philippe Latapie

Pedro au-dessus du lac Hawea – Dessin de Philippe Latapie

La philosophie du sac à dos

"On dispose de tout ce qu'il faut lorsque l'on organise sa vie autour de l'idée de ne rien posséder. » Sylvain Tesson, Dans les forêt de Sibérie.

La leçon du Te Araroa débute dès les premiers kilomètres parcourus sur l’immense plage de la Ninety Miles beach, qui s’étend au départ de Cape Reinga : N’emmener avec soi que ce que l’on est capable de porter. Comme dans toutes les épreuves initiatiques, il faut endurer une certaine dose de souffrance pour comprendre l’intérêt de se dépouiller. Quand le sac à dos a imprimé durablement sa marque sur le corps du marcheur, quand les bretelles sont quasiment incrustées dans les épaules, le temps de la sobriété est venu. On se débarrasse alors sans regrets des derniers effets inutiles. Le pas s’allège et l’esprit avec. Le sac devient une extension de son propre corps à l’image d’une poche marsupiale. Grâce aux incroyables capacités d’adaptation de la machinerie humaine, le portage est de moins en moins pénible jusqu’à se faire complètement oublier. Mais le contenu du sac à dos nous apprend surtout, qu’en réalité, peu de biens matériels sont nécessaires à notre bien-être. Quelques vêtements, un abri simple, de quoi cuisiner et se nourrir, de quoi se laver, un livre… très peu de choses en somme. La philosophie du sac à dos serait bénéfique à bien des égards si elle était appliquée dans notre société. Imaginez un monde où l’on ne pourrait posséder que ce que l’on est capable de porter. Chacun pourrait alors se rendre compte que pour être heureux, on a besoin de si peu. Retrouver l’essentiel, c’est aussi s’alléger la tête, se libérer des entraves que l’on s’est créé, sortir des plans, des projets trop ficelés, affronter ses peurs, faire tomber les préjugés. Laisser une place dans son sac de vie pour accueillir l’imprévu. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est bien de ce vide que naît un sentiment de plénitude. On s’ouvre au monde à mesure que l’on vide son sac. Alors, seulement, le véritable voyage peut commencer.

Au départ du Te Araroa à Cape Reinga

Au départ du Te Araroa à Cape Reinga

Revenir à l'essentiel

Revenir à l’essentiel

Double Hut - Dessin de Philippe Latapie

Double Hut – Dessin de Philippe Latapie

Retrouver un contact authentique avec la Nature

"Lorsqu'on quitte un lieu de bivouac, prendre soin de laisser deux choses. Premièrement : rien. Deuxièmement : ses remerciements. L'essentiel ? Ne pas peser trop à la surface du globe. »  Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie.

Dans les forêts primaires de l’île du Nord, on ressent pleinement la toute puissance du monde naturel. Raetea forest et Herekino nous ont enseigné l’humilité face aux éléments. L’humilité, une émotion qui survient devant quelque chose de tellement gigantesque qu’on se sent d’un seul coup tout petit. Cela ne faisait que quelques semaines que nous marchions sur le Te Araroa. Les premières épreuves surmontées avec succès nous avaient donné une certaine confiance en nous. Le pas était devenu fluide, la progression bien rythmée. Mais la jungle s’est vite chargée de nous rappeler à l’ordre. Dans ces espaces vierges de toute empreinte humaine, la Nature règne en maître. Il a bien fallu se rendre à l’évidence : on ne pénètre pas dans un sanctuaire sans s’incliner modestement. Les occasions n’ont pas manqué de nous prosterner, à genoux, parfois rampant même à quatre pattes, redevenu un instant un mammifère parmi d’autres, pour franchir les troncs d’arbres gisant au sol. Dans ce corps à corps avec la végétation, nous avons senti au plus profond de nous la vulnérabilité de notre condition d’être vivant. Nous étions sans-doute devenus des marcheurs un peu trop vaniteux à son goût, alors la forêt nous a infligé une déculottée royale. L’étape de Raetea restera longtemps gravée dans notre mémoire. La pluie, la boue, les lianes, les troncs d’arbres au sol, les racines géantes, la canopée si dense que l’on aperçoit jamais le ciel, nous étions dans son ventre, dans ses entrailles. Après nous avoir littéralement avalé, Ratea nous digérait lentement. Nous ne pouvions pas fuir, nous devions accepter et nous adapter. La Nature ne peut être contrainte sans conséquences. L’Homme donne parfois  l’illusion de pouvoir maîtriser le monde naturel. Il croit pouvoir tout modeler, adapter les éléments selon son bon vouloir. Or, on oublie un principe essentiel. Dans la Nature, tout est relié, chaque élément profite aux autres et reçoit d’eux selon les règles de l’interdépendance. « Tu ne peux pas cueillir une fleur sans déranger une étoile » nous dit Francis Thompson. Une énergie puissante régit ce « tout » dont nous faisons partie. Alors plutôt que de lutter, ne devrions-nous pas chercher à entrer en résonance avec ces éléments naturels? Dans cette expérience d’immersion dans la vie sauvage, nous avons retrouver le lien avec la Nature, ce monde, le seul véritable, auquel nous avons le privilège d’appartenir. Le Te Araroa nous a rappelé combien la Nature est forte, équilibrée, belle et généreuse, à la source même de toute vie. Nous savons pourquoi nous devons faire tout notre possible pour l’honorer, la protéger et la respecter.

Dans le ventre de la forêt, c'est humide!

Dans le ventre de la forêt, c’est humide!

La nature, belle, forte et généreuse

La Nature : belle, forte et généreuse

Entrer dans l’immense chaîne de solidarité humaine

« Il n’y a rien de ce que nous sommes en train de vivre en ce moment qui ne soit pas dû à d’autres personnes. » Christophe André, Trois amis en quête de sagesse.

Sur le chemin, une extraordinaire synchronicité fait qu’à chaque moment où nous avons vécu une situation difficile, où nous avons été poussés dans nos retranchements, une main s’est tendue vers nous pour nous aider. Après la longue et délicate ascension du mont Pirongia dans des conditions météorologiques exécrables, nous étions complétement épuisés. Nous n’avons pas tout de suite bien compris les intentions de Bevan lorsqu’il s’est arrêté sur le bord de la route pour engager la discussion. L’inattendu donne sûrement toute sa valeur à l’instant. Cet homme s’est immédiatement senti concerné par notre situation. Avec sa compagne Rae, ils nous ont offert une belle leçon de générosité. « Les altruistes ont simplement une manière différente de voir les choses. Là, où nous voyons un étranger, ils voient un être humain, l’un de leurs semblables… C’est cette perspective qui constitue le cœur de l’altruisme » Kristen Monroe. Bevan et Rae ont une vision du monde qui leur est propre. Pour eux, en tant qu’être humain, doué d’une certaine intelligence, nous avons un rôle particulier à jouer dans la protection des plantes et des animaux. Ils accordent beaucoup d’importance à l’acquisition de savoir-faire dans l’idée de gagner en autonomie. Enfin, ils organisent leur vie pour pouvoir jouir de suffisamment de temps libre pour partager des moments avec leurs proches. Leur ferme est un lieu de convivialité où l’on se sent comme chez soi. Lorsque l’on voyage à pied, ces rencontres apportent beaucoup de réconfort. Peu à peu, à mesure que nous avancions, nous avons vécu tant d’expériences chaleureuses que nous avons senti grandir en nous un immense sentiment de gratitude. Cela nous à amener à percevoir le monde et les gens avec beaucoup d’optimisme et de sérénité. Je me souviens d’un de nos amis Essois, Olivier qui nous a répété plusieurs fois avant le départ « Surtout, soyez lumineux! » Il avait raison. En cultivant la conscience de ce que l’on doit aux autres, on change complètement son regard et sa capacité à s’ouvrir à l’inconnu. Sur le Te Araroa, nous avons reçu beaucoup d’amour et de bienveillance. Nous avons à chaque fois, parfois dans une moindre mesure, essayer de donner en retour. Mais lorsque nous exprimions à nos bienfaiteurs notre frustration de ne pas pouvoir leur offrir davantage, ils nous ont toujours dit avec justesse que l’important serait de perpétuer cette chaîne de solidarité humaine dès que nous en aurions l’opportunité. « L’altruisme c’est comme des cercles dans l’eau quand on jette une pierre. Les cercles sont tout petits au début, puis ils s’agrandissent pour embrasser la surface entière de l’océan. » Alexandre Jollien.

Leçon d'humanité avec notre hôte, Bevan

Leçon d’humanité avec notre hôte, Bevan

Prendre le temps de vivre

"L'homme libre possède le temps. L'homme qui maîtrise l'espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu'il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. » Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie.

Dans les montagnes de Richmond Ranges, nous étions à peu-près à mi-parcours du Te Araroa. Nous avons rencontré beaucoup de randonneurs dans la section entre Saint Arnaud et Arthur’s Pass. En effet, cette étape est réputée comme étant particulièrement spectaculaire. Ces trampers marchent en général quelques jours, deux ou trois semaines tout au plus. Nous avons été marqués par leur empressement. Ils veulent « faire ». Ils parlent de leurs exploits en heures, en minutes. Ils redoutent les imprévus météo qui pourraient les ralentir dans leur course frénétique vers le point d’arrivée. Le chemin n’a pas encore travaillé sur eux. Nous réalisons en discutant avec certains d’entre-eux que notre rapport à la temporalité a changé. Le temps n’a plus la même signification pour nous. Je n’ai plus de montre depuis plus de 6 mois. Notre vie est rythmée par le soleil. C’est lui qui dicte la marche, de l’aube au crépuscule. Il indique l’avancement de la journée à mesure que l’ombre du marcheur se raccourcit ou s’allonge. Le rythme constant des journées, le lien avec le monde naturel, la marche, renforcent l’ancrage dans le présent. Le voyage à pied accomplit le miracle de ralentir le temps. L’instantanéité de notre monde moderne n’a pas sa place dans le lent déroulement du pas. Car marcher, c’est aussi s’arrêter, observer et surtout prendre son temps. « Une fois de plus, au terme du voyage, je me rends compte combien se déplacer ainsi tout au long des chemins est affaire de temps beaucoup plus que d’espace. Je veux dire qu’en marchant, c’est votre temps qui change, non votre espace. » Jacques Lacarrière, Chemin faisant.

Premier bivouac

Se perdre pour mieux se retrouver

Quand la spiritualité s’incarne dans les éléments naturels

Après le col d’Harper Pass, nous évoluons dans une large vallée. Le sentier n’est pas marqué, nous suivons les courbures de la rivière passant d’une rive à l’autre en fonction du relief. Nous progressons péniblement accablés par une chaleur écrasante. Nous entrons dans la forêt pour tenter de retrouver un marqueur indiquant que nous évoluons dans la bonne direction. Immédiatement, une sensation de fraicheur intense nous enveloppe. Nous nous interrogeons l’un, l’autre du regard. Il y a quelque chose de presque irréelle dans l’émotion que nous ressentons alors. Difficile de traduire cela par des mots. Nous percevons une onde, comme une force tellurique qui émanerait d’une gorge. Une rivière souterraine s’écoule sous nos pieds. Nous enjambons l’eau qui jaillit des profondeurs entre deux rochers. Ces moments, où la nature vous étreint brutalement, sont la nourriture de l’âme. Le Te Araroa, en nous libérant de l’absolu domination du matériel sur le spirituel, a fait de nous des êtres nouveaux, allégés des carcans cartésiens. Dans le face à face, avec l’eau, les arbres, la terre, le ciel, nous touchons du doigt un univers indicible, invisible. Une énergie nouvelle abonde dans nos veines, décuplée par cette mise en résonance. Jamais auparavant, nous n’avions ressenti une telle harmonie. Le chemin nous a livré ce que la vie fait de plus merveilleux sur cette terre, l’essence même de notre existence: Vibrer sous l’influence subtile des forces naturelles, se sentir en cohérence avec soi-même, faire ce que l’on est, relier le corps, le cœur et l’âme.

Esprit de la forêt, es-tu là?

Esprit de la forêt, es-tu là?

Le ciel, la terre et l'eau, équilibre parfait

Le ciel, la terre et l’eau, équilibre parfait

ELEVATION

« Au dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaîment l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins!

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes! »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Le Koru, symbole de l'éveil et de la renaissance

Le Koru, symbole de l’éveil et de la renaissance

Eveil spirituel

Quand la spiritualité s’incarne dans les éléments naturels

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Commentaires du site

  1. Edith GINDRE
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    Hello Sophie et Pierre Antoine,
    Plus je vous suis votre dans votre pérégrination … plus je ressens la métamorphose du corps, du coeur et de l’âme qu’opère votre marche au fil des jours et de ses imprévus.
    Merci pour vos récits, réflexions et ressentis qui m’intéressent beaucoup.
    En union de pensées, bien à vous.

    Edith Gindre (Gorce)

    • Pedro et Sophie
      Répondre

      Merci Edith pour ce message. Nous sommes heureux de savoir qu’à travers cette aventure et nos petits textes, nous faisons aussi d’une certaine facon, voyager notre entourage.
      Amitiés à toute la famille,
      Sophie et Pierre-Antoine

  2. Bruno
    Répondre

    Vraiment émouvant … Comme le dit Edith on voit tout au long de vos récits une evolution, une réflexion, une admiration certaine devant dame nature. Elle est en train de vous apporter la sagesse ce qui de nos jours est devenu très rare. Bravo pour ce que vous faites. Vous êtes maintenant à la découverte d’un nouveau continent avec des milliers de choses à découvrir donc une dernière chose « Restez lumineux !  » dixit notre ami Essois 😉

    • Pedro et Sophie
      Répondre

      Merci Bru pour ton message. Je suis contente que le texte te plaise. J’ai hate qu’on puisse discuter de tout ca de vives voix. En attendant… Bonnes vacances a tous les deux. Bisous

  3. Guillaume Loubersac
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    Salut la cousine,
    Merci pour ce récit et ses photos absolument magnifiques. Il y a quelque chose de Jean-Christophe Rufin dans tes textes (Immortelle Randonnée), meditatif tout ça… Bonne continuation en tout cas sur ce très beau chemin de vie que toi et ton conjoint êtes en train de bâtir! Encore bravo a tous les deux,
    Le cousin Guillaume

    • Pedro et Sophie
      Répondre

      Merci Guillaume! Ton petit mot nous fait bien plaisir. Rufin est de mes ecrivains préférés. J’ai en effet bien aimé Immortelle Randonnee dont je cite un passage dans le texte. En lisant ce roman, j ai retrouvé beaucoup de choses ressenties sur le chemin du Te Araroa. J’ai aussi redecouvert le livre Chemin Faisant de Jacques Lacarrière. Je ne sais pas si tu connais… tres bien aussi dans le genre recit de marcheur.
      J espere que tiute la famille va bien. On vs embrasse.
      Soph

  4. Nicole BC
    Répondre

    Je m’associe aux messages précédents: un très beau texte qui nous fait comprendre et partager votre parcours et votre cheminement.
    C’est en pensant à vous que j’ai acheté le Géo de février dont voici le titre de couverture: « Nouvelle Zélande, le rêve ultime des voyageurs »! Et ds les sous titres « la plus belle randonnée du monde ». Mais il ne s’agit pas de la votre mais d’une très modeste de 4 jours!! (Milford Track) Vous avez bien raison de parler de la différence entre randonner quelques jours ou 2 et 3 semaines et votre treck de plusieurs mois!
    Et sur une autre revue (Passion rando de ce mois ci) j’ai vu un petit article qui invite à aller lire le blog d’un « collègue » à vous qui a parcouru le Te Araroa (Loïc Jaffro): throughtramp.worldpress.com (je n’y suis pas encore allée voir).
    quelle prochaine destination? Où vous reposez vous en attendant?
    Amicalement. Nicole

  5. Laura
    Répondre

    Bonjour,

    Merci pour cet article, je le trouve magnifique et cela met en mot des sensations que j ai percu en faisant le Te Araroa. J avais, des le commencement, enfin la sensation de me trouver la ou je devais etre, et je me suis sentit accompagne tout le long du chemin. Comme vous, quand J en avais besoin, une solution s est presente d elle meme. Sur le chemin, j ai appris a ne plus avoir peur et a faire confiance en la vie. A me battre mais a ne pas forcer. Un seul point cela dit, chacun vit le chemin a sa facon, je fais partit de ces trampers qui ont marche parfois jusqu a 14 heures par jour, qui ont fait des sections jusqu a 50km par jour… Je marchais seule et me suis epprouve physiquement et moralement, Pourquoi, je ne le sais pas, mais c etait comme ca. J en ai rencontre qui faisaient de la performance. C est bien ainsi, si ils ont cette envie. Le chemin travaille en chacun de nous, quelque soit nos raisons et notre facon de marcher… Nous le faisons de la meilleure maniere pour ce que nous avons a apprendre 🙂

    Le Te Araroa, malgre les galeres, l epuisement, les coleres (j ai aussi parfois pense que ceux qui l ont trace etaient sadiques 🙂 ), fut la chose la plus intense de ma vie.Le chemin est un moyen. Je suis reconnaissante infiniment.

    Merci pour votre article, et de faire, par vos mots, vibrer un peu plus fort ce reve eveille que nous avons vecu

    Laura (TA 2015-2016) (desole, pas d accents, je em trouve toujours en NZ 🙂 )

    • Pedro et Sophie
      Répondre

      Salut Laura,
      Je vois que nous avons ressenti les mêmes choses sur le TA. « C’est le TA qui te façonne »!
      Bravo d’avoir accomplie ce périple seule, il faut du cran!
      Profites bien.
      Pedro et Sophie

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