Du 31 octobre au 9 novembre : De Levin à Wellington 145 Km

Une dernière étape enneigée pour achever notre traversée de l’île du Nord

Le soleil nous accompagne ce matin au départ du sentier. Nous avons bien préparé l’itinéraire de cette section à travers le parc des Tararuas. Cette dernière étape d’une semaine en autonomie promet de longues journées de marche et des dénivelés conséquents dans un massif montagneux dont certains sommets culminent à environ 1 500 mètres d’altitude. Réputés pour leur climat parfois extrême, les monts de Tararua forment une barrière naturelle qui s’érigent contre les vents puissants provenant du détroit de Cook entre l’île du Nord et l’île du Sud. Les précipitations annuelles varient entre 5 000 et 8 000 mm. Les sommets n’émergent des nuages et du brouillard ambiant que 80 jours par an. Comme à chaque fois, nous avons consulté la météo avant de nous mettre en route. Nous avons normalement devant nous quatre jours sans précipitations puis une dégradation est annoncée pour le milieu de semaine. D’après nos prévisions, nous devrions déjà avoir franchi la zone la plus exposée du parcours entre le mont Puketawai et le mont Crawford.

Sur le chemin de crête.

Sur le chemin de crête.

Le chemin s’élève doucement dans la forêt. Il devient de plus en plus boueux à mesure que l’on gagne en altitude. Vers 900 mètres, les arbres laissent la place aux arbustes et à la lande. L’espace s’ouvre en nous offrant de belles perpectives sur les contreforts des monts Tararua. Nous atteignons le refuge de Waiopehu après six heures de marche. La vue s’étend sur la côte ouest et l’océan Pacifique. Nous apercevons tout en bas de la vallée le village de Levin où nous avons fait étape la veille. La température s’est bien refroidie ne laissant nul doute sur le caractère alpin de l’endroit. Un couple de randonneurs arrivent en fin d’après-midi. Erika et Geoff sont néo-zélandais et profitent de leur week-end pour faire une petite sortie de tramping. Nous passons un bon moment ensemble à discuter.

Pause en forêt

Pause en forêt

En marche dans la forêt

En marche dans la forêt

Vue sur le Puketawai

Vue sur le Puketawai

La journée du lendemain est sportive : gros dénivelés positifs et négatifs, sentier très escarpé et pas mal de vent. Vers midi, nous entamons l’ascension du mont Pukematawai qui culmine à 1 432 mètres. La pente est tellement raide que nous gravissons plutôt que nous ne marchons. Chaque pas demande un effort physique conséquent car le chemin s’élève en une succession de marches irrégulières dont la hauteur, parfois un mètre, nous oblige souvent à nous aider de nos mains. Au sommet, j’ai les jambes coupées. Pourtant, l’étape est loin d’être terminée. Nous faisons une pause mais ce ne sera malheureusement pas pour contempler la vue car un brouillard épais nous a littéralement recouvert. Après avoir repris des forces, on y retourne. Le sentier navigue sur les crêtes entre forêt et ligne découverte. Il suit les ondulations des sommets, tantôt monte, tantôt descend. Comme dans les magnifiques forêts de Pureroa, les arbres ont tous revêtu leur épais manteau de mousse. En cette fin d’après-midi, le soleil décline doucement. Les rayons orangés percent au travers des branchages chevelues donnant au lieu un côté mystique. Nous arrivons à la cabane de Dracophyllum, une minuscule bicoque situé à 1 200 mètres d’altitude, un véritable hôtel des courants d’air avec tout juste la place pour deux couchettes. Cela fera notre affaire. Le bivouac en tente ne nous fait pas rêver étant donné les températures basses qui s’annoncent pour la nuit. La nature nous offre ce soir-là l’un de ses chefs d’oeuvres. Le ciel s’est entièrement dégagé. Il rougeoie et embrase la forêt en un incendie de mille feux. L’éphémère tableau nous émerveille. Le voyageur à pied rejoint son abri pour la nuit portant en lui toute la chaleur de cet instant de joie.

Pedro contemplatif.

Pedro contemplatif.

Manteau de lichens.

Manteau de lichens.

Dracophylum hut, lieu de repos pour les marcheurs.

Dracophylum hut, lieu de repos pour les marcheurs.

Spartiate mais confortable.

Spartiate mais confortable.

Demain nous marcherons sur cette crête.

Demain nous marcherons sur cette crête.

Coucher de soleil sur la montagne

Coucher de soleil sur la montagne

Troisième jour, nous décidons de faire une étape courte pour récupérer de la longue marche de la veille. Le vent s’est levé ce matin. Il vient du sud, prenant sa source dans les courants froids de l’Antarctique. Nous devons nous couvrir davantage, l’effort physique ne suffisant plus à nous procurer suffisamment de chaleur. Nos vêtements « trois couches », sous-vêtement manches longues en Mérinos, pull en polaire et veste Gore Tex, sont bien appréciables. Nous suivons la ligne de crêtes sur plusieurs kilomètres. Certains endroits sont fortement exposés aux bourrasques. Nous pressons le pas pour regagner la forêt et profiter de l’abri naturel que nous offre la végétation. Le refuge, Nichols hut, se trouve sur un espace dégagé à flanc de montagne, tout près d’un col à environ 1 200 mètres d’altitude. Nous découvrons ravis qu’il est équipé d’un poêle. Par contre, il n’y a pas de réserves de bois sec. Ce n’est pas étonnant étant donné la situation du refuge, loin de la forêt. La végétation environnante se compose essentiellement de petits arbustes épars. Munis d’une hache et d’une scie, nous partons plein d’optimisme faire notre corvée de bois. Nous le sommes beaucoup moins quand nous prenons conscience qu’il n’y a pas de bois mort et que la mousse recouvre entièrement le tronc des arbustes. Pedro passera trois heures à s’acharner sur le démarrage du feu. Sa persévérance à résoudre l’impossible équation du mariage improbable de l’eau et du feu ou comment faire brûler des morceaux de bois gorgés d’eau et de sève, m’impressionne. J’avoue que seule devant cette tâche, je me serais peut-être avouée vaincue. Mais Pedro y croit. Après chaque essai infructueux, il s’échigne à reproduire méticuleusement les gestes ancestraux que son grand-père lui a transmis. Construire un feu, c’est tout un art. Il faut placer judicieusement les morceaux de bois en fonction de leur taille, respecter la resiration du foyer sous peine de l’étouffer et souffler doucement sur les jeunes flammes encore fragiles. Les efforts sont récompensés, une douce chaleur envahit la cabane. L’homme est triomphant. La vie s’organise autour du feu qui crépite. L’eau bout déjà dans la casserole posée sur la fonte. Nous nous endormons sereinement dans notre petit nid douillet.

Nicholls Hut : Nous patientons.

Nicholls Hut : Nous patientons.

Le premier reflexe du matin est de regarder au travers des fenêtres pour s’enquérir de la météo du jour. Elle est très maussade. La dégradation prévue pour le lendemain a dû s’avancer de 24h. Un brouillard épais recouvre tout. Le vent souffle en rafale et s’engouffre bruyamment dans le tube en métal du poêle. Une petite sortie à l’extérieur du refuge pour atteindre les toilettes nous confirme qu’il ne fait pas bon mettre un marcheur dehors aujourd’hui et ceci d’autant plus que l’étape à venir est un parcours en ligne de crête, par conséquent très exposé, sur près de dix kilomètres. Nous faisons un état des lieux de nos vivres. Nous avions heureusement prévu un peu plus de nourriture. Par précaution, nous organisons quand même un plan de rationnement qui devrait nous permettre d’attendre le retour du beau temps. S’écoulent alors trois jours et trois nuits, pendant lesquels la tempête fait rage. Le vent du Sud devient de plus en plus violent. Les températures descendent en dessous de zéro. Et bientôt la neige se met à tomber, abondamment. Des stalactites de glaces s’allongent sur la gouttière et le rebord des fenêtres. Nous devons nous activer pour entretenir le feu. Nous lançons des expéditions régulières de coupe de bois dans le blizzard tous les trois ou quatre heures. Alors que nous ne passons pas plus d’un quart d’heure dehors à chaque fois, nous revenons le visage, les mains et les pieds glacés, rendus gourds par la morsure du froid. Nous prenons la mesure de la situation météo, c’est vraiment du « gros » mauvais temps. Après 48h dans notre cabane, quelques inquiétudes font surface. Et si ça durait longtemps? Et si le sentier devenait complètement impraticable? La consultation de l’  « intention book » n’est pas des plus rassurante car nous apprenons qu’un groupe de trois chasseurs est resté bloqué là 5 jours à cause d’une tempête en juin. Cinq jours, c’est long quand même… Et puis, la pensée rationnelle reprend le dessus. Nous avons de la nourriture pour encore 4 jours. Nous sommes à l’abri et pour l’instant nous arrivons à entretenir le feu. La situation n’a rien de critique. Il faut simplement être patient. Rassurés par les conclusions de nos échanges, nous profitons pleinement de ce séjour « forcé » dans notre cabane des montagnes. Le temps semble être suspendu dans cet atmosphère feutré alors que dehors les éléments se déchainent. Pedro a trouvé un jeu de carte et enchaîne les parties de solitaire entre deux corvées de bois. Emmitouflée dans mon duvet, je lis des récits d’aventuriers et laisse mon esprit vaquer à ses rêveries. J’imagine  ce qu’ Henry David Thoreau, un philosophe naturaliste américain, a pu vivre en se retirant dans une cabane isolée en pleine nature pendant deux ans. Il raconte cette expérience dans son livre, Walden ou La vie dans les bois :
« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression […] »

Le Mont Crawford enneigé de la veille.

Le Mont Crawford enneigé de la veille.

Jeudi midi, nous apercevons enfin un petit coin de ciel bleu qui se dévoile furtivement entre deux passages nuageux. Le vent est tombé. Ca sent le retour au beau. Nous plions bagages, non sans remercier notre cabane de nous avoir accueilli et protégé. Nous pensons aussi sérieusement à faire une offrande à la Pachamama (Déesse Terre-mère pour les peuples andins), chère mère nature, en contre partie de tous les arbustes que nous avons dû prélever pour nous chauffer. Nous laissons aussi un petit tas de bois sec à côté du poêle pour que les prochains visiteurs ne connaissent pas la même épreuve que nous pour l’allumage du feu. Parés de nos multicouches, nous sommes prêts à affronter la petite bise glaciale qui souffle doucement sur la crête. Nous constatons que la neige est tombée en couche épaisse. La signalétique du sentier, fait de petits poteaux surmontés d’un chapeau orange, nous permet d’emprunter la bonne trajectoire. La visibilité est moyenne mais l’on arrive à chaque fois à distinguer le poteau signalétique suivant. L’atmosphère se clarifie de plus en plus à mesure que l’on avance. Nous passons tout de même le point culminant de notre parcours, le mont Crawford dans la brume. Mais quelques instants après dans la descente, le rideau se lève et le spectacle commence. Ces moments privilégiés justifient largement l’effort et la peine du marcheur. Le voyage à pied est sans doute aussi une quête de la beauté. L’ivresse des émotions ressenties au contact des paysage se mêle à l’endorphine largement sécrété par l’organisme pendant l’ascension. Une sorte d’exaltation en résulte. On est alors surpris du sentiment de liberté intense qui émane. Comme le décrit bien Axel Kahn dans le récit de son voyage à pied, Entre deux mers, il s’agit d’un moment « où rien ne l’emporte sur le bien-être ressenti, où l’on oublie pour un instant les malheurs du monde, où il n’existe nul endroit où l’on préférerait se trouver plutôt qu’à celui où l’on est. » Alors que le panorama se découvre, nous prenons conscience des distances et des dénivelés parcourus et gravis dans cet immense massif. Comme pour mieux nous permettre d’admirer le spectacle, la bise s’est tue laissant place à un silence solennel. Notre regard se porte sur la crête dentelée toute blanche, la courbure des monts, et au loin jusqu’à l’océan. Nous apercevons l’île Kapiti à quelques kilomètres au large. La lumière est douce, enveloppante. Et puis, le vent se remet doucement à souffler. Un nuage monte et met fin à la représentation. Nous entamons une longue descente de plus de mille mètres pour regagner le creux de la vallée et rejoindre Waitewaewae hut le long de la rivière Otaki.

Heureux mais pas très réchauffés.

Heureux mais pas très réchauffés.

Les nuages découvrent petit à petit un spectacle magnifique.

Les nuages découvrent petit à petit un spectacle magnifique.

Le ciel est avec nous.

Le ciel est avec nous.

Ligne de crête en vue.

Ligne de crête en vue.

Allez courage, on marche.

Allez courage, on marche.

Querne à la Pachamama.

Cairn à la Pachamama.

Il nous reste encore trois jours de marche pour atteindre Wellington. L’ambiance est euphorique. Nous parcourons les derniers kilomètres qui clôture notre traversée de l’ïle du Nord. Bientôt, la ville et l’agitation… Nous nous sentons un peu en décalage, comme déphasés mais nous sommes heureux. Quelle belle aventure!

De belles image également en vidéo :

 

 

Commentaires de Facebook

Commentaires du site

  1. BORIE CHALARD
    Répondre

    Quelle aventure!! Enfin vous vous êtes bien sortis de ce piège du mauvais temps! Une fois de plus, bravo et bravo aussi pour votre écriture si agréable à lire (au chaud chez moi!!)
    bonne route. Nicole

  2. Jean-Louis VOLLIER
    Répondre

    Suite à vos messages sur FB, vous êtes au courant de ce qui se passe dans notre pays….
    J’ai du mal à m’en remettre !… Raison de plus pour vous dire d’apprécier au maximum votre parcours dans des pays pacifistes où vous pouvez rentrer en communion parfaite avec une nature et des peuples généreux !
    Votre dernière étape nous démontre votre professionnalisme pour gérer votre parcours en conditions météo défavorables et vos textes et photos nous permettent de nous évader un instant !
    Continuez à bien profiter de ces instants….
    Jean-Louis

  3. Pauline
    Répondre

    « la petite bise glaciale », je ne suis pas sûre que j’arriverez à être si poétique face à ce vent de maboule 🙂

Poster un commentaire

CommentLuv badge