Du 30 avril au 8 mai 2016 : De Curahuaca de Carangas à Sabaya 200 km

Après une petite halte dans le village de Curahuaca de Carangas, nous entrons à Osjani dans le Parc National de Sajama. Nous nous réjouissons de cette étape qui promet des paysages somptueux et l’opportunité d’observer une faune sauvage très préservée.

Le plateau de Sajama et ses sommets enneigés

Estancia en chemin vers Sajama

Estancia en chemin vers Sajama

Pause pomme pour Pedro

Pause pomme pour Pedro

En route vers Sajama

En route vers Sajama

Eglise à Osjani

Eglise à Osjani

Depuis le hameau d’Osjani, nous suivons une longue piste poussièreuse qui trace tout droit au milieu d’un plateau semi-desertique. La végétation est frustre : quelques buissons d’épineux et des touffes d’herbes piquantes. L’univers minéral s’impose : rochers aux formes originales érigés comme des statues, sable grossier, poussière fine qui recouvre tout. Nous croisons quelques troupeaux de lamas qui semblent être à peu près les seuls habitants des lieux. Après un petit replat, la piste oblique et l’horizon s’ouvre progressivement sur un massif montagneux. Le Sajama, imposant sommet pyramidale, point culminant de la Bolivie à 6 548 mètres d’altitude, nous tend les bras. Nous l’apercevons presque depuis le début de notre traversée de l’Altiplano. Il est en quelque sorte pour nous notre phare, notre Croix du Sud. Pendant plusieurs jours, nous l’avons suivi. Il semblait si proche et à la fois si lointain. Nous sommes maintenant bientôt à ses pieds. Nous découvrons aussi les contours parfaitement réguliers du cône enneigé du volcan Parinacota (6 300 m) et de son voisin le Pomerape (6 100m). Etrange que ce massif montagneux dont les volcans semblent se dresser au milieu d’une immensité à l’horizon vertigineuse. Comme si la Nature avait voulu rétablir un tant soit peu l’équilibre en étirant par endroit la verticalité du paysage. En tout cas, le tableau est très réussi, nous sommes sous le charme.
Le Parc du Sajama, en raison de son isolement et de sa faible fréquentation, est un véritable havre de paix pour la faune. Nous observons pour la première fois un troupeau de vigognes, cousin sauvage du lama. On les reconnaît aisément à leur robe marron claire et blanche et à leur allure élancée. Il n’est pas facile de les approcher de près, ce sont des animaux plutôt timides. Nous retrouvons les amusants viscachas, un mix d’écureil, de chinchillas et de lapin, doté d’une longue queue terminée par un petit plumeau de poils. Ils affectionnent particulièrement les amas rocheux où on peut facilement les observer lorsqu’ils s’amusent en fin de journée, sautant adroitement de pierre en pierre et se lançant dans des jeux de course-poursuite, très drôles à regarder. De nombreuses variétés d’oiseaux peuplent aussi ces grands espaces. Aux abords des lagunes, nous apercevons canards, oies, flamands roses et bien d’autres dont nous ne connaissons pas encore le nom. Des nandous, cousin sauvage de l’autruche, se déplacent en petits groupes et traversent  la piste juste devant nous, lancés à vive-allure. La Nature nous offre aussi un moment de volupté inespéré : un bain dans un therme naturel où nous délassons nos corps de marcheurs au long cours dans une eau souffrée à 40°c avec vue sur les neiges eternelles du Sajama. Instants d’extase.

Les anges sont sous bonne protection

Les anges sont sous bonne protection

On commence à apercevoir les volcans Parinacota et Pomerape

On commence à apercevoir les volcans Parinacota et Pomerape

Cela pourrait ressembler à un petit paradis sur terre s’il n’y avait pas, quand même, un petit hic : la température nocturne. Le climat est particulièrement rude dans cette partie de l’Altiplano. Nous avions déjà expérimenté la première semaine de notre traversée des écarts de température importants entre le jour et la nuit, mais là, on tutoie vraiment les extrêmes. Le deuxième soir, nous bivouaquons à 4 300 mètres au milieu du plateau de Sajama, cernés de toute part par une poignée de sommets à plus de 6 000 qui forment un immense cirque. La nuit est glaciale. Nous sommes réveillés par le froid saisissant vers 4-5 heures du matin. Nous avons beau revêtir toute notre collection de vêtements techniques, mérinos, polaire, duvet de canard, et même laine d’alpagas, rien n’y fait… C’est la première fois que nous avons aussi froid. Même dans la Cordillère en bivouaquant à des altitudes plus importantes, nous n’avions pas eu cette impression que nous finirions congelés avant le lever du jour. Faute de mieux, nous avons adopté la technique du collé-serré, en attendant l’heure du dégel, sans pouvoir plus fermer l’oeil. Qu’il est bon alors de sentir les premiers rayons du soleil qui réchauffent notre abri au petit matin sonnant notre salut! Tout est gelé autour de nous, le paysage, la toile de tente, et même les trois litres d’eau de ma Camel Bag, entièrement pris en bloc. Le petit déjeuner s’apprécie encore plus que d’habitude. Nous avons besoin de chaleur et de calories à brûler. Deux grands bol de thé vert et plusieurs tartines beurrées saupoudrées de Nesquik (une si douce régression…) plus tard, nous nous sentons d’attaque pour mettre le nez dehors. Il est 8h30, il fait déjà 25 degrés et les U.V. sont puissants. On s’adonne à notre nouveau rituel matinal : recouvrir le moindre centimètre de peau qui dépasse des vêtement de crème solaire indice 50+. On oublie ni la casquette ni les lunettes, si on ne veut pas finir aveugle à la fin de la journée. Et oui, comme aurait pu le dire Bimal (notre guide en 2011 lors d’un trek familial au Népal) : « Ca caille puis ça crame, c’est l’Altiplano! »
Nous arrivons au petit village de Sajama. Niché au pied du géant enneigé du même nom, sa situation est idyllique. Il s’en dégage un certain charme avec sa modeste église, sa place centrale et ses quelques échoppes. Comme tout les villages perdus au fin fond de l’Altiplano, le bâti est sommaire : quelques constructions en briques et principalement des maisons traditionnelles en adobe (brique fabriquée à partir d’un mélange de terre et de végétaux). Il y a l’electricité et l’eau courante ce qui est loin d’être le cas partout, mais les installations sont bricolées et ne fonctionnent pas toujours bien. Nous trouvons une chambre dans une petite pension de famille, une alojamiento. Ce n’est pas à proprement parler un hôtel, plutôt une chambre chez l’habitant. Cela nous va bien. D’autant que le tarif est plus que compétitif, comptez environ 3 ou 4 euros la nuit par personne. Pour ce prix là, il n’y a pas toujours de sanitaires. Cependant, cette fois-ci, nous avons de la chance, il y a une douche, enfin plus exactement le gérant a eu l’idée de bricoler quelque chose qui y ressemble un peu. La mise en fonctionnement demande un peu de pratique car il s’agit d’un système assez spécial, mais très répandu en Bolivie, de douche électrique. Le pommeau fixe est électrifié et chauffe l’eau qui passe au fur et à mesure de son écoulement. L’installation est peu rassurante : des fils qui dépassent, des raccords recouverts de scotch, le tout à quelques centimètres de l’eau qui jaillit… Bref, faut vraiment avoir envie de prendre une douche! Il se trouve que c’est notre cas. Je me lance la première. J’ouvre le robinet et j’attends que l’eau se mette à chauffer. Ca commence à tiédir. Petit déclic. L’eau redevient froide. Je patiente encore un peu puis je finis par me dire qu’il y a un problème. En sortant dans la cour pour chercher le gérant, j’aperçois une épaisse fumée noire qui sort de la maison principale, à côté de l’annexe où nous avons notre chambre. Heureusement, assez rapidement, des villageois accourent et stoppent le début d’incendie. La douche, ce sera pour plus tard. Je crois qu’il va falloir revoir sérieusement l’installation électrique des sanitaires.

Effet miroir sur la lagune Hyuana Kota

Effet miroir sur la lagune Hyuana Kota

Troupeau de Lamas au pied du Sajama

Troupeau de Lamas au pied du Sajama

Un peu après dans la soirée, le problème est finalement résolu et nous profitons d’une douche presque tiède pour nous débarrasser de la poussière accumulée ces derniers jours. Dans notre chambre, il y a un miroir. Cela peut paraître bête mais il y a un moment que je n’avais pas observé mon reflet. Mon visage a bruni, buriné par le soleil et le vent. La semaine dernière, j’ai fêté mes 34 ans. 34 ans de vie. Cela se voit-il sur mes traits? Je vois des yeux dont l’iris est un mélange irrégulier de marron clair et de vert. Ce sont des yeux qui ont souvent pleuré d’émotions cette année, des yeux qui ont aussi beaucoup rit. Ce sont surtout des yeux qui ont vu. Des yeux qui ont contemplé cents paysages, admiré des couchers de soleil et scruté des plafonds étoilés. Je ferme les paupières. Les images affluent par centaines et défilent à toute allure comme un diaporama. Cette aventure nous a offert des souvenirs qu’une vie entière ne suffira pas à faire remonter. Je rouvre les yeux, le diaporama s’arrête. J’ai vieilli assurément. Bien que le temps semble avoir ralenti depuis notre départ, il n’a pas suspendu son vol. Quelques cheveux blancs en plus, de nombreuses ridules aux coins des yeux. J’aime ces nouveaux petits sillons qui se creusent et ourlent le regard. Ils sont l’empreinte des milliers de sourires esquissés pendant cette longue marche. Sourire nostalgique au souvenir d’un moment heureux avec des proches, sourire ému à l’observation d’une scène animalière attendrissante, sourire émerveillé à la vue d’un paysage somptueux, sourire bienveillant à la rencontre d’un autre être humain sur notre chemin, sourire amoureux lorsque celui que j’aime me prend la main pour m’emmener jusqu’au bout du monde. Il y a tant d’occasion de sourire dans la vie. Je ne m’en privais pas avant mais je crois que le voyage m’a encore appris à sourire davantage. Sourire à la vie. Voici un langage universel qui n’a pas besoin de traduction quelque soit l’endroit du monde où l’on se trouve. Un sourire franc, honnête est un sésame pour le voyageur. Il ouvre le champ des possibles en remettant au coeur de la rencontre le lien d’humanité qui unit deux inconnus. Même les animaux savent pour la plupart interpréter ce langage pourtant spécifiquement humain et y reconnaissent l’expression d’une intention positive. Je conçois maintenant que la roue du temps tourne toujours au même rythme et ne s’arrête jamais, que rien n’est permanent, qu’un sourire peut rendre profondément heureux. En quelques mots, j’ai vieilli.

Premiers pas dans le désert entre Sajama et Sabaya

Luxe, calme et volupté... dans les eaux chaudes des thermes naturels du Sajama

Luxe, calme et volupté… dans les eaux chaudes des thermes naturels du Sajama

Eglise en ruines dans la vallée Miluni

Eglise en ruines dans la vallée Miluni

Les jours défilent et ne se ressemblent pas. L’environnement se modifie peu à peu à mesure que l’on s’éloigne de Sajama. Le désert entre en scène. Il se manifeste d’abord par une vaste étendue rocailleuse au travers de laquelle nous marchons sur une piste caillouteuse. Nous longeons une chaîne volcanique. Le sable tout d’abord grossier se fait de plus en plus fin. Les rochers disparaissent, l’érosion a fait son oeuvre sur cette partie de l’Altiplano. Des dunes se sont formées autour de nous. Quelques herbes drues poussent encore en touffes éparses permettant aux troupeaux de lamas et de vigognes de s’alimenter dans cet univers désertique. Leurs robes laineuses s’accordent parfaitement avec les teintes du paysage. Les couleurs varient du blanc, au gris, jaune, ocre, et marron. Nous ne nous lassons pas d’observer ces animaux. Ils ont fière allure avec leurs épais manteaus, leurs petites têtes allongées et leurs oreilles dressées qui, lorsqu’elles pointent vers l’avant, dessinent une forme de coeur. Pour une raison que nous ignorons, certains individus portent accrochés à l’oreille ou suspendus autour du cou, un petit pompon de laine coloré ou bien parfois un ruban. Cela leur donne un air élégant. Qui dit désert et haut plateau, dit vent. Nous pressentons qu’il sera bientôt le principal élément perturbateur de notre traversée. Pour le moment, il ne nous gêne pas trop. Il se lève en fin de matinée et se couche dans la nuit. Par chance, nous l’avons presque toujours eu dans le dos. Il nous accompagne de son sifflement entêtant une bonne partie de la journée. Le plus embêtant, c’est qu’il soulève des tonnes de sable et de poussières qui nous recouvrent entièrement et irritent les yeux. Il faut dire que l’environnement est particulièrement aride et sec. Depuis notre départ du Lac Titicaca, il n’a pas plu une seule goutte d’eau sur l’Altiplano. Le soleil brille de pleins feux, seuls quelques nuages viennent parfois couvrir le ciel en fin de journée. Grâce au vent, en tout cas, nous ne souffrons pas de la chaleur pendant le jour. Les nuits quant à elles sont toujours aussi fraîches.

Seul au monde

Seul au monde

Estancia sur le plateau volcanique

Estancia sur le plateau volcanique

Nous croisons quelques villages en chemin. Il n’y a pas toujours d’accès à l’eau. Nous devons redoubler de vigilance sur le niveau de nos réserves. Cela demande beaucoup d’anticipaton. Nous préparons avec soin nos étapes en repérant sur la carte et sur les fonds topographiques GPS les potentiels points de ravitaillement. Notre stock de nourriture aussi s’appauvrit. Ce n’est plus l’opulence comme au début de la traversée. Plus on s’enfonce au coeur de l’Altiplano et plus il est difficile de se réapprovisionner. Dans les petits villages, nous tentons toujours notre chance en demandant s’il y a une tienda (petite épicerie). Quand il y en a une, ce qui est assez souvent le cas, nous essayons de racheter quelques vivres mais le choix est maigre. Il est particulièrement difficile de se procurer du pain, du fromage, des fruits ou des legumes. Nous devons nous contenter de biscuits secs, de crackers, et de pâtes. Pas folichon! Heureusement, l’accueil très chaleureux des villageois compense largement le manque de diversité alimentaire dans les villages. Notre arrivée déclenche une vague de curiosité. On nous pose beaucoup de questions : « D’où venez-vous? Où allez-vous? De quel pays êtes-vous? » Nous voyant à pied, il nous demande à chaque fois : « Mais où sont vos vélos? » En effet, les pistes de l’Altiplano sont parfois empruntées par des cyclo-voyageurs qui entreprennent la traversée de l’Amérique du Sud, voire des Amériques, de l’Alaska à Ushuaïa. Nous en avions croisés quelques-uns sur la mythique route nationale 40 en Argentine. Ce mode de déplacement séduit beaucoup les voyageurs au long cours. Pour découvrir leur univers, vous pouvez jetter un oeil sur le blog d’un sympathique gars d’Annecy que nous avions rencontré en Nouvelle-Zélande et qui effectuait la traversée en vélo : http://latitudeskiwis.blogspot.com/
Ou bien le blog d’une famille de 5 belges, partis 7 ans pour un incroyable tour du monde en vélo : http://www.mundubicyclette.be/
Nous avions fait leur connaissance lors du festival des Globe Trotters à Massy en 2014. Nous, nous n’avons pas de bicyclette, juste nos deux jambes. Les boliviens n’en reviennent pas que nous ayons parcouru à pied une telle distance. Il nous demande « Mais pourquoi vous marchez? » Pedro s’amuse à plaisanter avec eux « Nous avons fait tout ce chemin à pied exprès pour venir vous rencontrer et découvrir votre village. » Echanges de sourires, rires. Les Cholitas, les « mamitas » du village s’exclament « Que Bueno! » et louent notre courage. Elles s’inquiètent aussi : « Vous devez être si fatigués! Vous n’avez pas mal aux pieds? Et la nuit, vous n’avez pas froid? » La gentillesse et la bienveillance des gens nous touchent. Ils cherchent à nous proposer leur aide. Ils nous indiquent le puit pour se recharger en eau, nous prodigue des conseils pour la direction à suivre, nous dépannent en nous offrant un peu de pain. Cette immense générosité et bonté d’âme contraste avec l’hostilité des contrées dans lesquelles nous évoluons. Cependant, cela ne nous étonne guère car là, où la vulnérabilité de l’homme est importante, la solidarité et l’entraide sont bien souvent des valeurs repères dans les communautés. Nous ne sommes plus des étrangers, des « gringos », mais deux êtres humains poussiéreux et fatigués qui viennent de traverser en autonomie et à pied une contrée désertique. Ici, on respecte le voyageur au long cours, on l’accueille, et on cherche à en savoir plus sur lui. Nous découvrons que nous tenons, sans le vouloir, un rôle important de messager.

Au fond, la frontière chilienne

Au fond, la frontière chilienne

Maison traditionnelle en adobe

Maison traditionnelle en adobe

Marcher dans l’Altiplano

Nos journées s’écoulent au rythme de l’astre solaire. Vers 7 heures, nous honorons son lever par le rituel du thé. J’apprécie tout particulièrement, dans cette vie nomade, de m’asseoir chaque matin en tailleur, à même le sol pour consacrer à ce moment toute l’importance qu’il se doit. Le corps se réveille en douceur avec la sensation de chaleur que répand le breuvage en se glissant jusqu’au fin fond des entrailles. Les mains en tenant la tasse se réchauffent petit à petit. Les premiers rayons du soleil caressent la joue. Tout est si calme, le vent n’est pas encore levé. Le démontage du bivouac nous prend en général une heure trente. Vers 8h30, nous nous mettons donc en marche. Le déplacement à pied occupe toute notre journée. Pendant ces longues heures, beaucoup de choses se passent. Le début de matinée est propice à la rêverie. On laisse vaquer notre esprit à ses songes en fonction de l’humeur du jour, du temps qu’il fait, des paysages que l’on traverse. Au bout de quelques temps, des pensées plus construites apparaissent. On peut les laisser défiler, une à une et les observer ou bien choisir d’en attraper une au vol et de l’explorer plus en profondeur. J’aime parfois écrire dans ma tête. Je peux alors noircir mentalement des dizaine et des dizaines de pages. J’écris ce que je vois, ce que je ressens, mes reflexions. Certains de ces brouillons intérieurs me servent pour coucher réellement sur papier les récits de ce blog, d’autres plus intimes, pas assez aboutis, rejoignent un coin de ma mémoire, pour peut-être en sortir plus tard. En marchant, nous passons beaucoup de temps à observer. Nous avons developper cette faculté de présence grâce au voyage à pied. Elle nous permet de fixer notre attention sur l’instant. Plusieurs fois dans la journée, j’exerce par exemple à prendre pleinement conscience de mon corps entrain de marcher : j’observe le balancement de ma tête, l’inclinaison de mon torse, la sensation de la pointe de mon bâton qui s’enfonce dans le sol, je détaille la mécanique fluide de mes articulations, je suis l’oscillation pendulaire de mes jambes, je percois le déroulé du pied sur le sol, le contact de la semelle avec les aspérités du relief. De ces activités introspectives découlent aussi tout un tas d’intéractions l’un avec l’autre. Nous apprécions chaque jour, en marchant, de décrire avec précision l’environnement qui nous entoure. Nous cherchons le nom des plantes, des animaux. Nous parlons des couleurs, des formes. Nous échangeons sur le contenu de notre imaginaire, ré-interprétons la forme des nuages, le découpage des montagnes. Une autre de nos activités favorites consiste à se raconter ce que nous avons lu la veille au bivouac. Nous nous sommes bien pris au jeu de la critique littéraire et cela est devenu un rituel quotidien entre nous. Chacun fait le résumé de ses lectures puis selon nos envies, la discussion dérive vers d’autres sujets plus ou moins en rapport. Certaines fois, nous nous entretenons une petite heure, d’autres fois, nos débats animés nous entraînent jusqu’à la fin de la journée. Tout ce qui se passe pendant et avec la marche contribue à enrichir cette aventure. Le temps retrouvé donne à notre existence une joie très singulière.

Premier pas sur le plateau désertique

Premier pas sur le plateau désertique

La piste devient sableuse

La piste devient sableuse

On marche dans le désert en longeant une belle chaîne volcanique

On marche dans le désert en longeant une belle chaîne volcanique

Premières dunes

Premières dunes

Au fond, la frontière chilienne

On profite du soleil pour recharger les batteries avec le panneau photovoltaïque

Dans l’Altiplano, nous marchons en moyenne 25 kilomètres par jour. Nous installons donc le bivouac vers 16h. Nous avons appris à gérer ce moment avec une certaine concentration. La première raison est qu’un bon lieu de bivouac doit être choisi avec discernement. L’expérience nous a appris que nous devions nous faire plutôt discrets pour ne pas risquer d’être importuné. La nuit nous rend plus vulnérables, alors même si nous ne nous sommes encore jamais sentis en insécurité où que nous soyons dans le monde, nous continuons à user du principe de précaution. Nous ne plaçons jamais le bivouac à proximité immédiate d’un village, d’une habitation (sauf si nous en avons fait la demande auparavant), ou d’une route. Nous prenons bien-sûr en compte les éléments naturels notamment l’eau et le vent. Idéalement, un bon bivouac se situe près d’une source d’eau afin de permettre de se laver, de cuisiner et éventuellement de boire. Dans le désert, évidemment, on fait ce que l’on peut. Il arrive bien souvent que l’on se soit chargé en eau lorsque l’occasion s’est présentée à nous dans la journée, parfois très loin de notre lieu de bivouac. La tente doit être installée dans le sens du vent et correctement arrimée si l’on ne veut pas retrouver la toile arrachée en pleine nuit. La deuxième raison qui fait que cette étape nous demande un effort particulier, est que la fatigue accumulée et le pic d’hypoglycémie de la fin de journée font de l’installation du bivouac un moment potentiellement critique en terme de relations humaines. Nous savons que la moindre critique, une toute petite remarque maladroite, peut à cet instant déclencher la foudre. Heureusement, nous avons appris à gérer tout cela. L’automatisme des gestes nous aide aussi. Nous avons tout de même passés près de 300 nuits en bivouac depuis le début de l’aventure! Une fois que tout est installé, toutes les tensions du corps se relâchent d’un seul coup, c’est un moment d’intense bien-être. Nous en profitons souvent pour écouter une émission radio grâce à la magie technologique du nouveau millénaire : les podcasts. Nos préférées sont diffusées sur France Inter : nous adorons la « Tête au Carré », « Sur les épaules de Darwin ». Pedro apprécie « Si tu écoutes j’annule tout ». Nous écoutons aussi beaucoup de conférences, retransmises par Kaizen Magazine, qui parlent de sujet d’actualités nous tenant à coeur : le climat, l’avenir des terres agricoles, l’éducation, mais aussi des portraits sous forme d’interviews passionnantes de personnes ayant créé des entreprises portant des valeurs sociales et éthiques , des paysans, des voyageurs. Bien-sûr, nous suivons aussi l’émission « Allo la Planète », à laquelle nous avons déjà participé deux fois. Pour ceux qui ne connaissent pas, le concept est de téléphoner à cinq ou six globes-trotters, situés au quatre coins du monde et de les interviewer pour découvrir les motivations de leur voyage, leurs façons de visiter le monde, leurs expériences, leurs impressions, parfois leurs galères. C’est très vivant et ça fait voyager même au fond de son duvet dans une tente ! Enfin, nous dînons vers 18h et nous nous couchons comme les poules… avec le soleil à 18h30. La soirée n’est pas encore finie car c’est alors un moment privilégié que nous consacrons chacun à la lecture. Un dernier tour au petit coin permet d’admirer les beautés du ciel étoilé mais on ne traîne pas trop car il fait déjà une température négative. C’est intégralement habillé de la tête aux pieds que nous nous endormons ensuite emmitouflés dans nos duvets pour un sommeil réparateur. Voilà comment nos jours s’écoulent sur l’Altiplano bolivien.

le rituel matinal du thé

le rituel matinal du thé

La vie en rose

La vie en rose

... et c'est un festival de couleurs flamboyantes!

… et c’est un festival de couleurs flamboyantes!

Ce soir, au bivouac, le ciel nous offre un spectacle rien que pour nous...

Ce soir, au bivouac, le ciel nous offre un spectacle rien que pour nous…

 

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Commentaires du site

  1. clement SEGAULT
    Répondre

    Votre prose nous manquait, presque 1 mois, c’est trop long sans nouvelles. J’ai adoré « Ils sont l’empreinte des milliers de sourires esquissés pendant cette longue marche », des marques de sagesse.
    A bientôt

    • Pedro et Sophie
      Répondre

      Hey Clément.
      Merci pour ton commentaire. Nous ne pouvions pas publié faute d’internet, mais nous avons gardé notre habitude d’écrire à chaque étape afin de livrer 3 récit de suite ici à Uyuni.
      Si tu es de passage en Charente, par hasard, le 18/06/2016 à 18h. Rdv à la brasserie des chabannes à Esse (16500), pour notre retour.
      La bise

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