Du 21 mai au 5 juin : D’Uyuni à Hito Cajon (frontière chilienne) 260 km

Le sud Lipez, terre des extrêmes

« C’est ainsi qu’en travaillant notre authenticité, qu’en osant continuer à être nous-mêmes, l’univers va nous aider à partir à l’aventure, à sortir de notre zone de confort, à faire des choses que nous ne faisons pas d’habitude ou qui semblent irrationnelles. En faisant ceci, nous entrerons alors sur un nouveau chemin créé dans le sens inverse du temps pour nous rejoindre dans le présent en engendrant toutes les synchronicités. » 
Philippe Guillemant, physicien.

En dépit de l’expérience accumulée au cours de cette année, nous n’étions pas complètement préparés à vivre ce que nous allions endurer pendant cette traversée du sud Lipez. Nous avions pourtant bien étudié les données topographiques, lu et relu le récit de l’exploratrice suisse Sarah Marquis, et même contacté Simon Dubuis, un jeune aventurier français, qui a lui aussi entrepris cette aventure, il y a quelques années Nous étions prévenu, cela allait être éprouvant. Cependant, nous n’imaginions pas combien cette épreuve allait nous demander de puiser au plus profond de nos ressources.

Un train de marchandise file vers le Chili au milieu du désert

Un train de marchandise file vers le Chili au milieu du désert

La voie ferrée dessert les mines de souffre au coeur des volcans du Lipez

La voie ferrée dessert les mines de souffre au coeur des volcans du Lipez

Située au sud du salar d’Uyuni, le sud Lipez est une région hostile, enclavée, composée de hauts plateaux désertiques. Toute la zone vit au rythme d’une activité volcanique intense : volcans actifs, geysers, sources géothermiques. Elle abrite aussi plusieurs centaines de lagunes multicolores. Ici, nous allons vite nous en rendre compte, le vivant est tout juste toléré. Les êtres qui peuplent ces grands espaces sont en lutte perpétuelle pour leur survie. En pénétrant dans ce sanctuaire, nous faisons un pied-de-nez au désert. Quelques jours de marche seulement, nous ont suffit pour mesurer l’insolence de cette entreprise. Encore une fois, la Nature nous enseigne l’humilité. Nous n’avons pas d’autres choix que de nous en remettre à la Pachamama, déesse Terre mère. On comprend d’ailleurs mieux pourquoi ce culte est né ici même, dans ces contrées hostiles. Il n’aurait pu en être autrement car seules les populations de cette terre des extrêmes peuvent réellement éprouver la vulnérabilité de la condition humaine face à la puissance des éléments naturels. C’est donc à la Pachamama que nous adressons nos prières. Puisse-t-elle nous permettre de passer sans encombre à travers le désert. Promis nous ne nous attarderons pas trop et nous ne laisserons derrière nous que l’empreinte de nos pas.

Traversée du salar de Chiguana

Traversée du salar de Chiguana

La team Voyage en Marche à l'assaut du Sud-Lipez

La team Voyage en Marche à l’assaut du Sud-Lipez

Après avoir quitté le village de San Juan, nous entrons rapidement dans le vif du sujet avec la traversée du salar de Chiguana. A partir de là, le vent et le froid ne nous quitterons plus durant ces douze jours de marche. Il n’y a pas de possibilités de ravitaillement en eau sur les deux premières étapes. Nous démarrons avec un gros chargement : quatre jours d’autonomie de nourriture et onze litres d’eau ! Les sacs sont lourds mais nous sommes portés par l’enthousiasme de découvrir ce fameux Lipez et ces paysages réputés pour leur splendeur. Nous ne sommes pas déçus en approchant des premières chaines volcaniques. Le Tomasamil ( 5 890 mètres ) et l’Ollague ( 5 868 mètres ) se dressent face nous, majestueux. Le deuxième est toujours actif. La couleur grise argentée de sa roche attire l’oeil.. Nous pouvons apercevoir de la fumée qui s’échappe de son cône. Nous passons la deuxième nuit bien à l’abri du vent, lovés dans un petit canyon de terre rouge.

Une nouvelle journée démarre...

Une nouvelle journée démarre…

Vue sur le Volcan Ollague (5 868 mètres), toujours actif

Vue sur le Volcan Ollague (5 868 mètres), toujours actif

Les vents de sable sont puissants dans ces étendues désertiques

Les vents de sable sont puissants dans ces étendues désertiques

Pendant ces quatre premiers jours, aucun village à l’horizon. Nous croisons seulement au loin quelques 4×4, remplis de touristes, qui filent à vive-allure dans un nuage de poussières. La vie n’a pourtant pas totalement renoncé dans ce désert. Nos compagnons de route sont les nombreux troupeaux de vigognes et de nandous. Nous apercevons aussi quelques renards de Magellan avec leurs dos gris rayés de noir. Un matin, nous retrouvons même une trace de marquage urinaire sur un coin de notre tente. Le message est passé : nous sommes chez eux ! Nous ne verrons pas les pumas dont tous les boliviens nous parlent pour nous mettre en garde. Ils préfèrent sans doute le goût de la chair des vigognes à celui des marcheurs au long cours. Les premières lagunes volcaniques apparaissent dans l’immensité aride comme autant de petites oasis. Une multitude d’oiseaux en ont fait leur refuge. Où pourraient-ils bien aller d’ailleurs et trouver à se nourrir, perdus au milieu de cet univers 100 % minéral? Les flamands roses se comptent par centaines. Nous observons leurs incessants et élégants ballets, pataugeant dans l’eau glacée à la recherche du plancton nourricier. Ce sont ces micro-organismes qui, en réagissant à la lumière du soleil, donnent aux lagunes leurs fascinantes couleurs. Il y a du bleu, du vert, du rouge. Le vent en balayant la surface de l’eau fait varier à l’infini les teintes. Le bleu profond se change en bleu ciel, le vert pâle en émeraude et le marron en rouge sang.

Laguna Hedionda

Laguna Hedionda

Le soleil se couche...

Le soleil se couche…

... et le spectacle commence !

… et le spectacle commence !

A la laguna Hedionda, nous devons trouver notre premier colis de ravitaillement. Nous avons en effet organisé à Uyuni avec une agence de 4×4 une dépose de colis en deux points stratégiques de notre parcours afin de limiter notre chargement en vivres. Nous avons déjà suffisamment de poids supplémentaire dans nos sacs lors des étapes où nous devons assurer notre autonomie en eau. Nous avions donc préparé à l’avance deux cartons d’environ dix kilos contenant pâtes, flocons de pommes de terre déshydratés, céréales, pains, fromage, biscuits et même un peu de chocolat, pour satisfaire la gourmandise. Le premier lieu de dépôt se trouve dans un hôtel écologique au bord de la lagune. A notre arrivée vers 17h, le lieu est désert. La porte est ouverte, nous entrons. Nous cherchons en vain un interlocuteur. L’intérieur de l’hôtel est dans un drôle de désordre : lits défaits, tables non desservies. Etrange… Nous nous dirigeons vers les cuisines. la vaisselle s’amoncelle dans tous les recoins. Juste à côté, une porte à moitié ouverte laisse deviner une chambre sans dessus dessous. Nous décidons d’y jeter un oeil. Quelle n’est pas notre surprise lorsque nous découvrons à l’intérieur deux femmes et un homme, étendus chacun sur leurs lits, complètement ivres morts. Le sol de la pièce, jonché de cadavres de bouteilles de bière et de vin, ne laisse planer aucun doute sur la situation. Pedro tente de réveiller un des compères. Cela n’a pour effet que de provoquer une série de grognements gutturaux. Un deuxième essai plus entreprenant réussi à le tirer quelques secondes de son coma, juste le temps de nous dire de patienter un moment et il repart dans ses songes éthyliques. Un peu décontenancé par la situation ubuesque qui se présente à nous, nous nous apprêtons à quitter les lieux quand nous apercevons notre colis sous le lit d’une des deux femmes. Un seul échange de regard entre nous suffit à nous comprendre. La seule solution est de subtiliser le carton sans que le personnel s’en rende compte. Vu l’état d’ébriété avancé des troupes, cela ne se révèle pas mission impossible. Nous achevons même notre méfait en pouffant littéralement de rire tant la scène est tout simplement grotesque. L’opération réussie, nous trouvons un bivouac au bord de la lagune et profitons du spectacle d’un coucher de soleil magnifique.

Le désert paraît monotone

Le désert paraît monotone

Le désert paraît monotone

Mais le ciel change en permanence

La lumière fait ressortir les différentes teintes de cet univers minéral

La lumière fait ressortir les différentes teintes de cet univers minéral

Pendant la journée du lendemain, nous gravissons un col interminable à 4 500 mètres d’altitude. La progression est difficile dans le sol sableux. Nous longeons de beaux massifs montagneux aux couleurs ocre. Chaque strate de roche se distingue par sa couleur propre. Les différentes couches alternent le jaune, l’orange, le rouge, le marron. En raison du vent, dont la force a redoublé et sans-doute de l’altitude, il fait particulièrement froid aujourd’hui. Nous essayons de trouver un coin un peu abrité pour bivouaquer. L’étape a été longue, la nuit tombe vite et avec elle, la température dégringole encore un peu plus. Je suis prise de frissons incontrôlables. Pourtant, nous sommes habillés de la tête au pied pour dormir. Je demande la permission à Pedro de me glisser avec lui dans son duvet pour me réchauffer. L’exercice est délicat car nos sacs de couchage en forme de sarcophage sont taillés au plus juste pour épouser le corps. Nous ne sommes pas franchement à notre aise collés comme des sardines dans leur boite métalliques ou plutôt, tel un maki, enveloppés comme une poignée de riz gluant dans sa feuille d’algue. Mais, le stratagème fonctionne et j’arrive finalement à stabiliser ma température corporelle. Le réveil est tout de même difficile. Le manque de sommeil s’associe au froid ambiant et au vent. La matinée semble durer des plombes. En terme de sensation, j’ai un peu l’impression en marchant d’être coincée sur un télésiège un jour de grand mauvais, vent de face, gelée aux mains et aux pieds… Pour un peu, je me mettrais presque à chanter : « Quand te reverrais-jeeuuuhh pays merveilleux-eux-eux ? » Vers midi, nous apercevons l’hôtel écologique de luxe Takya del Desierto, qui a été contruit au milieu de nulle part. Nous faisons un détour pour aller nous recharger en eau. Le manager nous accueille chaleureusement. Ce n’est pas tous les jours qu’il rencontre des hurluberlus comme nous. Il nous confirme que le sud Lipez est bien « une autre planète » mais ne nous rassure pas tellement en ajoutant « qu’à partir d’ici, c’est horrible, inhumain ! » Je pense en moi-même « horrible comme la nuit dernière ou plus encore? » Le gérant a du percevoir mon air dépité. Il nous offre de rester ici aujourd’hui pour nous reposer et de repartir seulement demain. Nous ne mettons pas longtemps à accepter sa généreuse proposition. Il refuse que nous payons quoi que ce soit et nous installe dans une petite chambre cosy avec, s’il vous plaît, chauffage et eau chaude à volonté. Il n’en faut pas plus pour nous remonter le moral. Néanmoins, nous faisons un petit bilan et il faut bien admettre que nous avons quelques incertitudes quant à notre capacité à aller jusqu’au bout de cette traversée du Lipez. Avec la sagesse que nous avons acquise au fil de nos aventures, nous décidons de ne pas trop anticiper et de voir au jour le jour comment cela se passera. Comme en montagne, on vise d’abord le premier col avant de penser au second.

Les chaînes volcaniques dévoilent leurs palettes d'ocre, de jaune et de gris

Les chaînes volcaniques dévoilent leurs palettes d’ocre, de jaune et de gris

L'Arbol de Piedra, l'unique arbre du désert du Lipez

L’Arbol de Piedra, l’unique arbre du désert du Lipez

Le désert de Siloli s’étend devant nous, dévoilant de beaux dégradés de couleur. L’érosion éolienne a façonné de véritables monuments naturels dans la roche. Nous admirons l’unique arbre capable de survivre dans le désert, l’arbol de piedra. Quelques kilomètres plus loin, nous atteignons un poste de garde de la réserve national Eduardo Avaroa. Après nous être acquittés d’un droit d’entrée, l’agent du parc nous délivre quelques conseils pour la suite. Il nous invite à la plus grande prudence car l’hiver semble particulièrement précoce cette année. Les prévisions météorologiques annoncent de la neige mais il ne sait pas pour quand exactement. « En tout cas », nous dit-il, « s’il venait à neiger, il nous serait impossible d’avancer ». Il soulève le fait que, selon lui, « le bivouac dans la partie sud du parc pourrait nous mettre en péril tant les nuits sont glaciales en ce moment ». Nous lui expliquons que nous sommes conscients qu’il ne faut pas prendre la situation à la légère. Nous le quittons en lui promettant de ne pas hésiter à demander assistance aux 4×4 que nous croisons si nous rencontrons des difficultés. Il n’est pas facile de trouver le bon dosage dans tout ça. Dans cette aventure, il y a des risques mesurés que nous sommes prêts à prendre parce que l’expérience que nous avons acquise nous permet justement de les prendre avec une certaine marge de sécurité. D’un autre côté, nous savons que nous devons rester à l’écoute des conseils donnés par les locaux car ils vivent sur place et connaissent parfaitement les dangers de leur environnement. Le problème est que nous avons remarqué qu’ils réagissaient parfois avec démesure à l’exposition de nos plans. Ils n’ont pas l’habitude de ce genre d’expédition, qui plus est, à pied. Pour les boliviens, nous l’avons très souvent entendu, traverser à pied l’Altiplano et le Lipez, c’est tout simplement impossible et inimaginable. Nous avons appris à faire la part des choses entre conseils de prudence avisés et transposition des peurs de chacun. D’ailleurs, si on avait écouté les nombreuses mises en garde concernant le puma, soi-disant dévoreur de marcheurs, nous n’aurions jamais pu bivouaquer. Les mythes ont parfois la vie longue.

La laguna Colorada avant que le vent se lève...

La laguna Colorada avant que le vent se lève…

Laguna Colorada

Laguna Colorada

Le vent s'est levé et la magie opère...

Le vent s’est levé et la magie opère…

L'eau de la Laguna a pris la couleur du sang de la terre

L’eau de la Laguna a pris la couleur du sang de la terre

La laguna Colorada émerge du désert comme un mirage. Sa taille, plus de six mille hectares est à la hauteur de la démesure du Lipez. Plusieurs volcans se dressent de part et d’autres de cette immense étendue de rouge et de blanc. L’eau est très riche en sédiments, notamment en borax, gypse et sodium. Quelques troupeaux de lamas broutent les algues qui affleurent à la surface. On se demande bien comment ils font pour ne pas s’empoisonner étant donné que les lagunes volcaniques du Lipez sont connus pour leur forte concentration en arsenic. Les bords sont complètement gelés. Quelques petits oiseaux évoluent en sautillant sur cette surface plane. Des groupes de flamands roses attendent que les rayons du soleil fassent fondre le gel dans lequel, par leurs pattes, ils sont retenus prisonniers. Après avoir contourné la lagune, nous arrivons au hameau de Huyallajara où nous récupérons notre deuxième colis de ravitaillement. Nous partons ensuite pour une étape difficile avec un bon dénivelé positif. Nous montons vers le point le plus haut du parcours, Sol de manana, à 5 000 mètres d’altitude. La journée n’est pas de tout repos. Nous franchissons d’énormes failles qui nous amène plusieurs fois à descendre puis remonter dans des pierriers instables. Nous sommes éreintés. Nous savons qu’il n’y aura pas d’accès à l’eau ce soir et nos sacs sont donc alourdis par le portage d’eau. Pedro souffre d’une douleur dans le dos. J’essaie de l’aider du mieux que je peux en le déchargeant de quelques litres du précieux liquide. La fin est particulièrement pénible. Nous rassemblons toute notre volonté pour continuer à avancer. Nous atteignons finalement le champ de geysers juste avant la tombée de la nuit. Ce bivouac sera celui de tous les superlatifs : le plus haut, le plus froid, le plus éprouvant. Bien qu’habillés entièrement, y compris veste et sur-pantalon gore-tex, bonnets, gants, double paire de chaussettes, nous ne pouvons pas fermer l’oeil de la nuit tant le froid est saisissant. Après cette nuit, nous savons que moins 20 degrés est notre température limite de survie avec le matériel dont nous disposons, mais on est très, très loin de la température de confort. Au petit matin, on s’extirpe de nos duvets pour découvrir qu’autour de nous, tout est figé par le gel. Heureusement que Pedro avait pensé à garder une des bouteilles d’eau avec lui, dans son duvet, le reste est pris en bloc et ne dégèlera pas de la journée. Le paysage est irréel. Des fumerolles s’élèvent à quelques mètres du bivouac. Nous allons observer de plus près les cratères fumants dans lesquels des mares d’eau soufrée bouillonnent. Dommage que la chaleur qui se dégage de ces profondeurs ne parviennent pas jusqu’à nous. Même le soleil peine à réchauffer l’atmosphère polaire, nous obligeant à retourner dans la tente pour petit déjeuner.

Desert rocailleux après le hameau de Huyallajara

Desert rocailleux après le hameau de Huyallajara

Il ne fait pas chaud quand on arrête de marcher !

Il ne fait pas chaud quand on arrête de marcher !

De grandes failles dans la roche ralentissent notre progression

De grandes failles dans la roche ralentissent notre progression

Plus que jamais dans ce désert, nous avons l’impression d’être peu de chose. Nous sentons bien qu’il suffirait d’une pichenette pour que nous retournions à l’état de poussière. En partant pour un voyage à pied au long cours, nous savions que nous allions souvent nous mettre à l’épreuve. Le froid, l’humidité, le manque de nourriture ou d’eau, l’absence de toit, font désormais partie de notre vie de nomade. Dans le Lipez, à plusieurs reprises, chaque jour, nous sommes allés au-de-là de notre zone de confort, au-de-là de notre zone d’apprentissage, là où se termine la sphère rassurante des repères, là où l’on plonge en immersion dans l’inconnu (lien vers une très chouette petite vidéo qui explique bien ce processus, içi ). Nous connaissons cette sensation, nous l’avons déjà vécue pendant cette année d’aventure. Cependant, c’est la première fois que nous repoussons aussi loin nos limites. Dans l’inconnu, tout est possible, il peut y survenir le meilleur comme le pire. Ce n’est pas une zone où il fait bon rester. On y passe seulement. Il y a une certaine ivresse à avoir osé ce pas de côté. Les chemins de traverse permettent de ressentir au plus profond de soi la joie de l’existence, de la vie, dans son essence, sans filtres, sans artifices. La brutalité du désert me fascine et m’attire irrésistiblement autant qu’elle me donne envie de fuir. Cent fois nous aurions pu renoncer. Devant chaque incertitude, nous aurions pu rebrousser chemin. Alors pourquoi continuer? « Je savais que les tempêtes allaient passer, que la douleur n’allait pas durer alors j’ai continué un pas après l’autre… » nous explique Sarah Marquis dans Sauvage par nature. Une force inexplicable, dépassant la raison, nous pousse à aller de l’avant coûte que coûte. Le désert est aussi austère qu’hypnotisant. Pas besoin d’être artiste pour apprécier la magie des couleurs qui se dévoile pas après pas, du jaune souffre à l’ocre, en passant par le rouge, le sang de la terre, mais aussi, le gris et le bleu des roches volcaniques. Le Lipez envoûte et épuise. La beauté et la rudesse des lieux ont quelque chose de transcendant. Ils impriment leur marque dans la chair. Il y a, ici, une puissance, une énergie particulière. Paradoxalement, c’est dans cet univers de vide que l’on ressent le plein. On comprend peut-être mieux ce phénomène si on se place du point de vue de la physique quantique. Le vide n’est pas vide. Il concentre toute les informations, les ondes imperceptibles, les forces à l’oeuvre. Bien plus que la matière, qui, rappelons-le, selon la quantique, « n’existe pas », il est le message. Le désert offre une bonne représentation de cet infiniment petit pour peu qu’on se prête au jeu et que l’on adapte sa perception de la réalité. Dans cet univers à priori monotone, le corps développe son potentiel de réceptivité. Il joue pleinement son rôle d’interface entre l’intérieur, le soi, et le monde extérieur. Un sentiment de cohérence grandit en moi comme si mon corps était entré en résonance avec ce vaste monde que l’on ne voit pas. Je suis le désert et le désert m’habite. La marche en pleine nature est propice à la connexion. Par le détachement, le lâcher-prise et la confiance qu’elle favorise, elle permet de se relier à soi et à la Nature, et de laisser émerger sa raison d’être. Nous mesurons maintenant combien ce lien est précieux, indispensable pour rester vivant et donner du sens à son existence. Sarah Marquis aussi a fait l ‘expérience de cet sensation d’absolu pendant son expédition dans les Andes. « Se sentir connecté avec le Tout, n’est-ce pas là le but ultime? » s’interroge-t-elle dans son livre Désert d’altitude.

Ivresse du vide

Ivresse du vide

L'activité géothermique est intense

L’activité géothermique est intense

Petite ballade matinal depuis notre bivouac pour admirer les geysers

Petite balade matinal depuis notre bivouac pour admirer les geysers

Nous rejoignons une longue piste qui file vers le sud en direction de la ville chilienne de San Pedro de Atacama. En chemin, nous sommes dépassés par de nombreux véhicules, camions, 4×4 et même des camping-car tout-terrain, qui prennent à chaque fois la peine de ralentir. Tous les conducteurs et passagers nous font des signes d’encouragements : pouce levé, applaudissement, klaxon. Certains s’arrêtent, incrédules pour nous demander ce que nous faisons à pied, seuls, au beau milieu du désert. Quand nous leur expliquons d’où nous sommes partis, ils affichent un air stupéfait devant ce qu’ils considèrent comme un véritable exploit. Nous haussons les épaules en souriant et répondons invariablement  : « Vous savez, nous ne faisons que marcher, tout le monde peut le faire. » En arrivant près de la laguna Chalviri, le vent redouble de force. Il nous accompagne à chaque instant dans cette traversée du Lipez. Son grondement nous assourdit et nous empêche de communiquer l’un avec l’autre. Il amplifie le sentiment d’isolement déjà présent en raison de l’immensité désertique qui nous entoure. Après des jours et des jours de marche, on ne sait plus très bien s’il vient du monde extérieur ou s’il fait partie de nous. Nous sommes soulagés de nous rendre compte que le petit hameau de Polques, où nous avons prévu de faire étape ce soir, est bien protégé au creux d’un petit cirque rocheux. Nous allons directement nous présenter à l’unique petit restaurant au bord de la piste avec l’idée de trouver à proximité un lieu de bivouac bien abrité. En pénétrant dans la salle à manger, nous sommes accueillis par une salve d’applaudissements venant d’un groupe d’une quinzaine de personnes installés à l’une des tables. Etonnés, nous les interrogeons du regard. Il s’agit en fait d’un groupe de touristes français et suisses qui nous ont croisés en véhicule avec leur guide, il y a une heure environ. Nous recevons en quelques minutes un déluge de questions. Il faut dire que notre « public » est passionné de randonnée. La plupart font partie d’un club et nous faisons même la connaissance du président de la fédération de randonnée pédestre en Ile de France. Malgré la fatigue, nous apprécions d’échanger avec tous ces voyageurs. Au moment de partir, ils nous laissent quelques présents : chocolat suisse, fruits frais, fromage, de quoi agrémenter agréablement la fin de notre aventure. Cerise sur le gâteau, la gérante, Victoria nous offre de dormir cette nuit dans la salle de son restaurant. Nous sommes déjà comblés et pourtant c’est loin d’être fini. Il semblerait que la Pachamama ait quelques remords de nous avoir tant malmené la nuit dernière à Sol de Manana. Peut-être a-t-elle finalement eu un peu pitié de nous? Toujours est-il que nous ne sommes pas prêts d’oublier notre court séjour à Polques. Clemente, septagénaire aux yeux pétillants, nous fait cadeau du ticket d’entrée aux bains naturels d’eau chaude, aménagés au bord de la lagune. « Vous méritez bien ça après tout ce que vous avez marché pour venir jusqu’ici. » s’exclame-t-il. Pas besoin de nous le dire deux fois. Durant une bonne partie de l’après-midi, nous délassons nos corps meurtris et gelés dans une eau à 40°. La vue autour de nous est tout simplement sublime. La tête à la hauteur du sol, nous sommes littéralement immergés dans la lagune, au milieu des flamands roses et des troupeaux de vigognes. Le coucher du soleil nous oblige à regret à sortir de notre cocon liquide. Dans le restaurant, nous faisons la connaissance d’Eva et Félix qui s’affairent dans la cuisine. Ils préparent une énorme fournée de pain frais destinée à nourrir la vingtaine d’ouvriers en bâtiment dont ils ont la charge. Leur bonne humeur est communicative. Après avoir discuté un moment de notre aventure, Eva nous offre un goûter roboratif composé de pains tout juste sortis du four et de petits chaussons au fromage fondu. Nous préparons le thé et partageons avec eux le chocolat suisse qu’ils semblent beaucoup apprécier. Félix nous invite à venir dîner avec eux ce soir. La générosité des habitants de Polques semble sans limites. Tout le monde se plie en quatre pour nous faire plaisir. Nous rechargeons les batteries en laissant se remplir nos coeurs et nos corps. Nous avons appris à recevoir car nous nous sommes rendus compte que cela emplissait de bonheur les gens de pouvoir donner et se rendre utile. A notre tour, nous savons que le moment voulu, nous ferons aussi don de nous-même à d’autres qui en auront besoin. Tel un atome qui se met à émettre de la lumière, quand il reçoit de l’énergie, l’être humain devient de plus en plus lumineux à mesure qu’il s’active dans la chaîne infinie de la solidarité humaine. Eva et Félix, nos hôtes, nous installe à table au milieu d’une ribambelle de jeunes gars qui sortent du chantier d’à côté. Ce soir, c’est repas ouvrier, presqu’en famille. En se requinquant avec un bon plat de pâtes, nous découvrons le jeu préféré des travailleurs à la sortie du boulot : les petits chevaux ! Pedro gagne une partie face à des adversaires pourtant tenaces. La nuit au chaud, bien à l’abri du vent et du froid, achève en beauté ce séjour de remise en forme.

Ca fume !

Ca fume !

Le champ de geysers de Sol de Mañana se situe à 5 000 mètres d'altitude

Le champ de geysers de Sol de Mañana se situe à 5 000 mètres d’altitude

Pedro apprécie les premiers rayons du soleil après le bivouac le plus haut et le plus froid de toute notre aventure

Pedro apprécie les premiers rayons du soleil après le bivouac le plus haut et le plus froid de toute notre aventure

Etre un aventurier, c'est aussi savoir maîtriser le sytème D... Ou comment convertir une paire de chaussettes en mouffles ultra-chaudes !

Etre un aventurier, c’est aussi savoir maîtriser le sytème D… Ou comment convertir une paire de chaussettes en mouffles ultra-chaudes !

Nous sommes prêts le lendemain à affronter les derniers kilomètres qui nous séparent de la ligne d’arrivée. Le désert de Dali nous enveloppe dans sa palette de couleurs chaudes. Le vent n’a pas faibli, nous devons faire preuve de persévérance pour avancer. Notre envie d’arriver est partagé. D’un côté, nous sommes heureux d’en finir avec cet univers hostile et pressés de retrouver notre zone de confort. De l’autre, nous sentons déjà poindre un brin de nostalgie en réalisant que l’aventure se termine bientôt définitivement. Avec l’heure du retour qui approche, depuis quelques jours déjà, des pensées parasites, des projections tentent de se faire une place dans mon esprit. Je les repousse autant que possible. J’essaie de mettre en sourdine le mental car au fond de moi, j’ai envie de rester connectée à l’instant. Je veux continuer jusqu’au bout à être le désert, à le ressentir dans mon corps. Je le laisse prendre toute la place car je sais que lui seul a le pouvoir de me maintenir dans le présent. Le volcan du Licancabur ( 5 917 mètres ) apparaît peu à peu dans notre champ de vision. En milieu de journée, nous arrivons à la laguna Verde qui s’étend à ses pied à 4 500 mètres d’altitude. Une sensation de joie mêlée de tristesse me monte à la gorge. Ca y est nous y sommes presque, au bout de la Bolivie, au bout de notre périple. Nous marchons tranquillement pour contourner la laguna Blanca. La ligne d’arrivée approche. Nous nous arrêtons au refuge près du poste de garde. La frontière chilienne est juste devant nous. Nous avons atteint à pied la limite sud de la Bolivie, 45 jours après notre départ de Guaqui au bord du lac Titicaca. Au-de-là de cette zone, s’étend à perte de vue un autre désert, tout aussi aride, celui d’Atacama au Chili. Pour nous, le chemin se finit ici. Nous avons franchi aujourd’hui la barre symbolique des 7 000 kilomètres parcourus.

Laguna Challviri

Laguna Challviri

le volcan Licancabur ( 5 916 mètres ) et la laguna Verde

le volcan Licancabur ( 5 916 mètres ) et la laguna Verde

Plus que quelques kilomètres avant d'atteindre la frontière chilienne...

Plus que quelques kilomètres avant d’atteindre la frontière chilienne…

La laguna Blanca

La laguna Blanca

Il nous reste une journée à patienter au refuge avant de rentrer. Nous avons organisé notre retour en demandant les services d’une agence d’expédition en 4×4. Un véhicule doit passer nous prendre d’ici 24 heures pour nous ramener à Uyuni. Le refuge Blanca est un carrefour de voyageurs. Pendant notre bref séjour, nous avons le plaisir de rencontrer plusieurs aventuriers. D’abord, Jonas, jeune cyclo-voyageur allemand en route pour la traversée de l’Amérique du Sud, d’Ushuaia jusqu’à Quito. Il a déjà roulé plus de 5 000 kilomètres. Nous apprécions de discuter avec lui car depuis peu une petite idée nous trotte dans la tête. Nous avons très envie d’expérimenter le voyage à vélo lors de nos prochaines vacances (on sait ce que vous vous dites : « ils sont gonflés quand même, ils pensent déjà à leurs futurs congés ! » Mais rêver ne coûte rien…). Pedro a fait le plein de trucs et astuces auprès de Jonas, véritable expert en la matière avec déjà plusieurs longs parcours à son actif. Puis, nous avons fait la connaissance d’un couple de trentenaires, venus de Suisse, qui visitent le continent en mode road trip. Ils ont acheté une jeep au Chili et sillonnent depuis plus de 6 mois l’Amérique latine. Grâce à eux, nous profitons d’une virée délirante en 4×4 à travers les dunes environnantes. Vincent, free-rider confirmé et prof’ de glisse, n’a pas froid aux yeux et nous entraîne dans une descente infernale digne de ces exploits en montagne. « L’important » nous dit-il « c’est la trace ». Alors pas question d’emprunter les pistes déjà existantes. Nous passons une excellente journée en leur compagnie et promettons de leur rendre une petite visite à notre retour dans leur « petit paradis », comme ils l’appellent, au coeur du Valais. Enfin, la veille du départ, nous voyons débarquer au refuge trois grands gaillards, équipés de leur matériel d’alpinisme. Ce sont trois français qui ont offert à l’un deux pour son 40ième anniversaire, une petite tournée des sommets boliviens. Demain, ils partent à l’assaut du Licancabur puis tenteront leur chance au Condoriri et à l’Illimani dans la Cordillère Royale. Une belle équipe avec qui nous passons une soirée bien animée.

Au pied du volcan Juriques ( 5 704 mètres )

Au pied du volcan Juriques ( 5 704 mètres )

vue sur la laguna Blanca et le Licancabur

vue sur la laguna Blanca et le Licancabur

Panorama depuis un mirador surplombant la laguna Blanca

Panorama depuis un mirador surplombant la laguna Blanca

Jonas, un cyclo-voyageur allemand rencontré à la frontière chilienne

Jonas, un cyclo-voyageur allemand rencontré à la frontière chilienne

Panorama sur les volcans Juriques et Licancabur, et les lagunas Blanca et Verde

Panorama sur les volcans Juriques et Licancabur, et les lagunas Blanca et Verde

Dans le Sud-Lipez, à la frontière chilienne, la team Voyage en Marche a franchi la barre symbolique des 7 000 kilomètres parcourus !

Dans le Sud-Lipez, à la frontière chilienne, la team Voyage en Marche a franchi la barre symbolique des 7 000 kilomètres parcourus !

L'aventure bolivienne s'achève là, devant ce paysage hypnotisant

L’aventure bolivienne s’achève là, devant ce paysage hypnotisant

 

Mots clés qui ont permis aux internautes de trouver cet article:

  • latapie tour du monde
  • blogs voyage carnet de voyage tour du monde

Commentaires de Facebook

Commentaires du site

  1. Anne et Sam
    Répondre

    Juste un mot; bravo! Nous faisions partis des 4×4 il y a dix ans et nous nous rappelons de nos nuits dans les refuges tellement nous avons eu froid!!!
    Nous avons bien rigolé en regardant la vidéo. Le repas de Pedro nous a mis l’eau à la bouche; nous avons beau être bien à l’abri au Canada, les repas français nous manque plus que jamais.
    Bon retour à vous et peut être à un de ces jours.

    Anne et Sam

  2. Nicole et Yvon
    Répondre

    Nous étions impatients une fois de plus de recevoir de vos nouvelles! Des milliers de bravos pour être allé au bout de votre projet, de votre rêve. Bravo aussi pour les textes très bien écrits et les magnifiques photos.
    Vous comprenez pourquoi nous étions inquiets lorsque nous nous sommes rencontrés à Uyuni de savoir que vous partiez à pied dans ces endroits magnifiques mais si inhospitaliers dont nous revenions! Nous même avions eu froid avec le vent lors de nos pauses en 4/4!!! Rien à voir avec vous!
    Bon retour chez vous et à bientôt!

  3. Nicole et Yvon
    Répondre

    Dans mon message d’hier j’ai oublié de parler des belles rencontres que vous avez faites une fois de plus (ne parlons pas des ivrognes!!!). Ces rencontre auront été les cerises sur le gâteau tout au long de vos périples et prouvent qu’aller à la rencontre ds autres, ce sont des moments merveilleux à partager.

Poster un commentaire

CommentLuv badge